Caroline Dufour-L’arrivée, directrice de la Ferme du Rigolet de Tête-à-la-Baleine © Raphaëlle Ainsley-Vincent
En Basse-Côte-Nord, l’accès à des fruits et légumes frais est limité. Pour corriger cette situation, plusieurs projets d’agriculture nordique voient le jour.
J’habite depuis quelque temps dans une région éloignée du Québec. Un petit village d’une centaine d’habitants, blotti près du golfe, en Basse-Côte-Nord : Tête-à-la-Baleine. Ce lieu, enveloppé de brouillard et de conifères verdoyants, porte en lui la promesse verte du bout du monde.
Il s’agit de l’un des rares bastions francophones au cœur d’un territoire essentiellement anglophone. Malgré son isolement et certains bouleversements économiques, comme le moratoire sur la morue en 1992, la communauté a su traverser vents et marées. Ses habitants vivent pour la plupart au rythme de la mer, de la pêche au crabe et au homard.
Comme bien d’autres villages de la région, l’un des principaux enjeux est l’absence de routes. Il est seulement possible de venir chez nous par le fleuve — avec le bateau cargo, le Bella Desgagnés — ou par les airs — en hélicoptère. Les Bas-Nord-Côtiers attendent depuis des années le prolongement de la 138 pour mettre fin à leur isolement géographique. Mais ce n’est jamais arrivé. Vous comprendrez donc que l’approvisionnement de légumes et de fruits frais représente toute une logistique !
L’épicerie arrive tous les jeudis par bateau avant d’être transportée au magasin général de Tête-à-la-Baleine. Le seul du village, où l’on trouve la pharmacie, des outils de construction, et finalement la nourriture. Nos légumes et fruits voyagent ainsi plusieurs jours sur la mer, et n’arrivent pas toujours avec le teint et la chevelure la plus attrayante du lot. En d’autres mots, ils sont parfois amochés.
Des fermes nordiques à la rescousse
Deux fermes d’agriculture nordique ont vu le jour récemment grâce à deux femmes agronomes. L’une à Tête-à-la-Baleine et l’autre à La Tabatière, village voisin, à seulement 30 km à vol d’oiseau.
La première, située au nord du 50ᵉ parallèle (important de le préciser), porte une double mission : contribuer à l’autonomie alimentaire du village et servir de ferme nordique expérimentale.
Créée en 2020 par Samuel Bellefleur, la Ferme du Rigolet connaît aujourd’hui une belle expansion grâce au savoir-faire de Caroline Dufour-L’Arrivée. L’agronome de formation, autrice du très instructif Les forêts nourricières : Guide d’aménagement pour les communautés, est un ange venu de Grand-Métis, dans le Bas-Saint-Laurent. Elle remplit nos assiettes de produits nutritifs tout au long de l’été et une partie de l’automne : des tomates, BEAUCOUP de concombres, des herbes, du kale, des poivrons, et même des fraises.

L’arrivée de ces aliments frais fait toute une différence au village. Ils apportent non seulement couleur et saveur à nos plats, mais incitent aussi les gens à bien s’alimenter et à reconnaître la qualité des produits. « L’accès à des fruits et légumes est très restreint. On n’a pas la diversité qu’on peut avoir ailleurs au Québec, et pas toujours la qualité non plus », admet Caroline. D’où l’importance de ces efforts pour améliorer l’offre locale, selon elle.
Les installations de la ferme comprennent une serre au cœur du village, tout près de l’église, et un champ en périphérie, le long de la Rivière de l’Est. Il s’agit d’une zone unique, car contrairement à d’autres terrains sableux de la Basse-Côte-Nord, le sol y est argileux, donnant des fruits et légumes savoureux m’a expliqué Caroline. Vous n’avez jamais goûté d’aussi bonnes tomates !
La ferme s’investit en plus dans des projets de recherche en agriculture nordique pour mieux comprendre le potentiel du territoire, ses particularités climatiques et environnementales et surtout partager ses connaissances à d’autres. Elle participe notamment à des projets avec le Centre d’expérimentation et de développement en forêt boréale ou à des études sur le maraîchage en zone nordique. La plante médicinale, l’orpin rose, très populaire dans la région, et les fruits nordiques font d’ailleurs l’objet d’études.
« Ici, c’est plutôt une culture de pêcheur, chasseurs et cueilleurs, l’agriculture devient donc un nouveau savoir-faire pour les gens ! On veut devenir une vitrine pour soutenir le développement agroalimentaire sur la Côte-Nord. », explique Caroline.
Caroline souhaite aussi dans les années suivantes augmenter le volume de production pour offrir des légumes et des fruits toute l’année, non seulement aux habitants du village, mais aussi à ceux des villages voisins. Serres, salles de transformation, aires de restauration et logements pour étudiants ou employés font partie des projets envisagés.
Une ferme nordique sauvée dans le village voisin
Non loin de chez nous, une seconde ferme d’agriculture nordique a repris racine : la ferme Agro de la Tabatière. Elle avait déjà existé par le passé, mais avait dû fermer ses portes en raison de la pandémie et du manque d’expertise. Elle a été relancée en mai 2025 par la municipalité de Gros-Mécatina (200 habitants répartis entre La Tabatière et la Baie-des-Moutons).
J’y suis allée par bateau plus tôt cet été, en pleine saison des mouches, avec mon double filet. Une expression souvent utilisée ici est « T’as le temps ! » Eh bien, il faut effectivement être patient pour parcourir 30 km, puisque cela m’a pris environ trois heures pour aller visiter la ferme et sa nouvelle directrice Trista Coull. Une jeune diplômée en agriculture durable de l’Université Bishop’s arrivée au printemps avec ses poules, canards, chats, citronniers… et beaucoup de talent.
Trista s’attaque à la remise en état d’une terre de 9 hectares, soit l’équivalent d’environ 17 terrains de football ! Nous en avons fait le tour en environ une heure. Un immense défi, surtout dans un contexte nordique : l’équipement est limité (il n’y a pas de grands magasins ici), l’accès à l’eau se fait à la main, dans un lac à plus d’un kilomètre du site, et le climat est beaucoup plus frais que dans le sud de la province. La saison est donc beaucoup plus courte.
« C’est un rêve. Tout le monde dans mes classes d’université aurait aimé avoir la chance de travailler sur un terrain aussi vaste, surtout pour permettre une plus grande accessibilité à la nourriture », m’a-t-elle confié lorsque en se promenant sur l’étendue de la ferme.
Cet esprit de liberté et d’immensité du territoire nourrit sa motivation. L’entraide en est également un moteur. Trista peut compter sur le soutien de son réseau universitaire et, surtout, sur celui de sa voisine de ferme, Caroline Dufour-L’Arrivée de la Ferme du Rigolet à Tête-à-la-Baleine.
« Caroline nous guide beaucoup. Elle connaît les réalités du territoire, elle a déjà bâti un projet similaire ici. C’est une source d’inspiration et d’encouragement », explique Trista.
Produire localement une variété de fruits et légumes frais, adaptés au territoire change la donne dans nos villages isolés. La renaissance de la ferme Agro et l’agrandissement de la ferme du Rigolet portés par deux femmes agronomes marque une étape importante dans les efforts de souveraineté alimentaire sur la Basse-Côte-Nord.
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