©Lian Benoit
Avec Motherland, paru en 2024, Lia Kurihara signait un premier album façonné par la maladie et l’inquiétude climatique. Depuis, l’artiste américaine installée à Montréal cherche une cohérence entre son œuvre, sa carrière et ses convictions environnementales.
Lorsque l’idée de Motherland émerge en 2018, Lia Kurihara n’imagine pas encore l’ampleur des épreuves à venir. Sa mère reçoit un diagnostic de cancer, son père tombe malade à son tour et, entre les deux, elle apprend qu’elle souffre d’une maladie incurable de l’œsophage. Pendant cinq ans, elle accompagne ses parents tout en composant avec sa propre fragilité.
« Je me sentais trahie par mon propre corps. Et je devais donner tellement à ma mère, puis à mon père », confie-t-elle.
Dans ce contexte, le parallèle avec la Terre s’impose peu à peu. La métaphore du corps, souvent utilisée pour parler de la planète, prend pour elle une dimension concrète. « Réfléchir à la Terre comme un corps, c’est un concept ancien. Mais l’écrire en sentant le mien se dégrader, en voyant celui de mes parents se dégrader, c’était autre chose », explique-t-elle.
La chanson-titre de l’album prolonge cette réflexion : aimer suppose parfois d’accepter de laisser partir. « Comme proche aidante, on doit parfois prendre cette décision : je veux garder cette personne avec moi le plus longtemps possible, mais à un certain point, ce n’est plus la décision la plus saine pour aucun de nous deux. Je me demandais si la Terre n’était pas rendue là, elle aussi », poursuit l’autrice-compositrice-interprète.
Plusieurs morceaux explorent la relation entre humains et environnement. Dans la pièce Highland, elle imagine un territoire avant son développement, afin de réfléchir à ce qui se perd lorsque les paysages se transforment.
Une graine semée par ses parents
Ce rapport au vivant s’enracine dans l’enfance. Née dans le Maryland, dans une famille qui achetait biologique et partait en randonnée comme d’autres vont à l’église, Lia Kurihara grandit avec l’idée que la planète doit être traitée avec respect.
« Mes parents sont des amoureux de la nature. Mon père et moi, on avait notre sentier, le Billy Goat Trail. J’avais des affiches de la Journée de la Terre dans ma chambre, je les regardais chaque matin », raconte-t-elle.
Plus tard, l’étude des questions climatiques à l’école vient mettre des mots sur une inquiétude déjà présente. « Oui, j’étais anxieuse. Mais c’était surtout la douleur d’apprendre qu’on ne traite pas notre terre avec soin, avec amour », dit-elle.
Inspirée par la célèbre écologiste Rachel Carson, elle entreprend des études en environnement à l’Université McGill, effectue un stage dans un organisme de défense environnementale à Washington, puis travaille dans des fermes biologiques en Europe.
L’Américaine s’installe pour de bon à Montréal, et la musique finit par devenir son gagne-pain. D’abord au sein du groupe Afternoon Bike Ride, puis en solo sous le nom de Lia Kuri.
Je pense que tout le monde peut se reconnaître là-dedans. On recycle, on essaie. Mais on se demande encore où est notre vrai pouvoir.
Devenir une ressource pour ses pairs
Au moment de lancer l’album Motherland, une question la rattrape : « J’ai écrit un album qui parle de la crise climatique. Mais qu’est-ce que je fais en dehors de ça ? » confie l’artiste.
Elle met alors en place plusieurs mesures dans la production de son projet. Ses vêtements promotionnels sont confectionnés à partir de pièces récupérées en friperie. Les décors de scène sont réutilisés. Les repas de tournée sont végétaliens. Une part des revenus est versée à des organismes de protection au Québec et en Amazonie. « Mais, même là, ce n’est pas assez », admet-elle.
« Je pense que tout le monde peut se reconnaître là-dedans. On recycle, on essaie. Mais on se demande encore où est notre vrai pouvoir. »

Plutôt que de garder ces interrogations pour elle, Lia Kurihara les partage avec son public. Le 22 avril 2025, Jour de la Terre, elle organise un spectacle secret. Après une performance acoustique, la soirée devient une discussion ouverte sur l’écoanxiété et le sentiment d’impuissance. « Les mains se sont levées quand j’ai demandé qui se sentait comme moi. Juste regarder la salle, être ensemble dans ça, c’était cathartique », raconte-t-elle.
En parallèle, Lia Kurihara réfléchit à différentes initiatives, dont un guide pour musiciennes et musiciens souhaitant réduire leur empreinte. Elle évoque aussi la possibilité d’une coalition d’artistes capable de porter des demandes communes. « J’aimerais devenir quelque chose comme une ressource dans mon milieu », précise-t-elle.
Lorsqu’on lui demande si elle se dit optimiste pour l’avenir, Lia Kurihara hésite. La question nourrit déjà son prochain album, dit-elle, autour de ces attentes qu’on adapte au fil du temps. En accompagnant son père dans la maladie, elle a vu cette idée prendre forme. « Tu sais que quelqu’un va mourir, ou que la société va mal, mais tu gardes quand même l’espoir. C’est juste que tu adaptes tes attentes. »
Au début, elle espérait le garder le plus longtemps possible. Puis le garder stable. Puis simplement être là quand il partirait, ce qui est arrivé à l’été 2025. « L’espoir, c’est un mécanisme de survie. Mais c’est comme un but qui se déplace. Tout ce que je peux faire, c’est me lever chaque jour et essayer. »
La planète, rappelle l’artiste, a aussi son propre calendrier.
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