Route Blanche : 500 kilomètres de glace pour unir la Basse-Côte-Nord

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En route vers La Tabatière © Marie-Eve DuSablon
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Sur les eaux gelées du golfe du Saint-Laurent, une route unique au monde relie les villages de la Basse-Côte-Nord durant l’hiver. Un sentier de liberté et de rencontres, désormais fragilisé par les changements climatiques.

Identité, liberté, décloisonnement, plein air, amitié et famille : voici des mots qui m’ont été nommés lorsque des villageoises et villageois de Tête-à-la-Baleine, situé en plein cœur de la Basse-Côte-Nord, m’ont parlé de la mythique Route Blanche.

Jamais entendu parler? C’est assez spectaculaire! Il s’agit d’un sentier de motoneige de près de 500 kilomètres reliant Kegaska à Blanc-Sablon, dont une grande partie se déploie directement sur les eaux salées du golfe du Saint-Laurent. On y traverse des décors glacés et enneigés, parsemés de lacs et de rivières. Un paysage presque lunaire qui fait oublier, l’espace d’un instant, la morsure de l’hiver.

Bien que ce sentier soit exceptionnel, il est surtout essentiel pour les gens de la région. Comme la 138 s’arrête à Kegaska, c’est le seul moment de l’année où les communautés de ces villages isolés peuvent se visiter sans devoir emprunter le bateau ou le transport aérien.

La Route Blanche, c’est la liberté, c’est la sécurité, c’est [la possibilité] de visiter d’autres personnes rapidement. C’est comme une route inventée pour l’hiver.

Gilles Monger, un résident de Tête-à-la-Baleine.

Le mode de vie de la population est donc intimement lié à ce sentier hivernal. Certains partent à l’aventure, d’autres visitent leurs proches ou profitent tout simplement des services offerts dans les villages voisins. « La fin de semaine, quand il fait beau et que la route est bien balisée, on part et on s’en va par exemple au restaurant de La Tabatière! », me confie Sylvie Pinette, qui vient aussi séjourner une grande partie de l’année en Basse-Côte-Nord.

Comme il n’y a pas de restaurants à Tête-à-la-Baleine, c’est un réel délice de pouvoir se déplacer dans cette communauté située à environ 40 kilomètres, soit 45 minutes de motoneige… si on est rapide!

On y trouve aussi, sur le chemin, de petits refuges à chaque dizaine de kilomètres pour se réchauffer ou prendre une pause. Du bois de chauffage et un foyer sont mis à notre disposition. Ça sent bon et ça rassure. Car au cœur de ces vastes paysages de glace, on se sent parfois au milieu de nulle part, et savoir qu’un abri est là en cas de pépin mécanique ou de santé fait toute la différence.

Les paysages lunaires que l’on peut admirer le long de ce tracé © Marie-Eve DuSablon

Un jour, une amie à moi qui a habité le village, Frédérique Lévesque, m’a confié : « C’est la neige la plus blanche que je n’ai jamais vue de ma vie. » Et elle a bien raison. Puisqu’il n’y a pas d’autos près de deux mois par année, la neige est étincelante lors des journées ensoleillées. Il faut même protéger nos yeux à l’arrivée du printemps, m’a confié une aînée du village, Micheline Lapointe-Monger.

Mais le portrait n’est pas toujours blanc comme neige. Au cours des dernières années, le sentier a connu des épisodes difficiles, alors que des hivers plus doux ont empêché son ouverture complète. « Ça fait quatre années que je n’ai pas pu aller à La Tabatière, le village d’à côté. Quand les conditions ne sont pas optimales, c’est plus difficile pour les personnes âgées ou moins habiles », affirme Madeleine LeBreton, présidente de l’Atelier des aînés de Tête-à-la-Baleine.

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Prisonniers du climat?

La Route Blanche fait partie intégrante de l’identité des gens d’ici. Dès le mois de novembre, les discussions s’animent déjà au magasin général au cœur du village : Est-ce que ce sera une bonne année? Une question chargée de tension, car tout le monde espère une ouverture le plus tôt possible.

Mais pour y parvenir, plusieurs critères établis par le ministère des Transports et de la Mobilité durable (MTMD) du Québec doivent être respectés afin d’assurer la sécurité des usagères et usagers. On doit notamment avoir un bon couvert de neige et une épaisseur de glace d’environ dix pouces, ce qui en fait un lien très fragile entièrement soumis aux caprices du climat.

Le saviez-vous?

Le Canada possède l’un des plus grands réseaux de routes blanches du monde, avec environ 8000 kilomètres de voies (RNC, 2022). Les scientifiques d’Ouranos estimaient que leur viabilité et leur longévité étaient directement menacées par l’évolution du climat. Selon leurs chiffres, la quantité de routes accessibles en hiver chuterait de 30 à 40 % dans les Territoires du Nord et de plus de 60 % au Manitoba et en Ontario. Interrogée par Radio-Canada, Sapna Sharma, professeure agrégée au Département de biologie de l’Université York, indique quant à elle qu’une augmentation de 1,5 °C des températures moyennes due aux changements climatiques signifierait que 90 % des routes de glace actuelles ne pourraient demeurer viables.

Depuis 1976, le ministère collabore avec les municipalités et des gens du coin pour évaluer les conditions de ce lien. Des panneaux d’affichage ont d’ailleurs été installés à des endroits stratégiques pour informer la population de l’état du réseau. Lorsqu’un des critères n’est plus respecté, la route peut être fermée sans préavis. C’est une question de sécurité », explique Marie-Ève Hébert, conseillère en communication à la Direction générale de la Côte-Nord du MTMD.

Ces panneaux guident le public tout au long du parcours et assurent la sécurité. © Marie-Eve DuSablon

 

Dans les dernières années, les conditions météo n’ont pas toujours été favorables. L’an dernier, par exemple, il a fallu attendre jusqu’au 21 février pour que la Route Blanche soit accessible sur toute sa longueur, ou même praticable. En 2022 et en 2024, il n’avait d’ailleurs jamais été possible de la parcourir complètement en raison des conditions météorologiques, confirme Mme Hébert.

On patinait juste ici sur la baie Plate tout près du magasin, parfois à la fin octobre ou au début de novembre! Aujourd’hui ce n’est plus possible

Madeleine LeBreton.

Certains constatent même que plusieurs personnes prennent des risques sur la Route Blanche en empruntant des tronçons non balisés ou non recommandés par le gouvernement, ce qui a déjà causé des accidents mortels.

« Je connais un gars qui est revenu de Kegaska [il y a cinq ou six ans], il est venu pour traverser le pont de glace pour se rendre à Harrington Harbour, mais avant il est descendu à côté de son ski-doo pour prendre une pause. Quelques secondes plus tard, il s’est retourné et son ski-doo était en train de couler. Il a dû marcher vers l’île », confie Gilles Monger.

Apprendre à s’adapter

D’après les actualités de l’Université du Québec à Montréal (UQAM), la a été créée en février 2025, sous la direction de Laurie Guimond. L’un des projets qui y est mené se concentre, notamment, sur l’impact des changements climatiques sur le quotidien de la population de la Basse-Côte-Nord. La Route Blanche en fait partie, en raison de sa fragilité.

La Chaire compte publier des cartes, des témoignages et des ressources en ligne réalisés en collaboration avec la MRC du Golfe-du-Saint-Laurent afin d’aider les communautés locales à mieux composer avec ces changements

Rassemblement de personnes aînées de la Basse-Côte-Nord à Tête-à-la-Baleine du 25 mars 2015. Courtoisie : Atelier des aînés.

Un moment précieux pour l’économie locale

La Route Blanche est aussi au cœur de la vie sociale. Elle devient un prétexte aux rencontres et fait place à des moments uniques. Micheline Lapointe-Monger m’a d’ailleurs raconté, des étoiles dans les yeux, cette journée du 25 mars 2015 à Tête-à-la-Baleine, où 108 personnes aînées des villages voisins ont parcouru la Route Blanche en motoneige pour venir partager un repas et danser. « Où pourrait-on trouver pareil exploit de débrouillardise ailleurs au pays? » me demande-t-elle.

En février et en mars, les tournois de hockey et de volleyball font aussi vibrer la Basse-Côte-Nord. Cette effervescence offre un précieux souffle aux magasins, aux auberges et aux restaurants, habituellement isolés le reste de l’année. Mais tout dépend des caprices de la météo.

« C’est un coup dur financièrement quand la Route Blanche n’est pas ouverte. Ce n’est pas tout le monde qui veut payer 500 $ pour se déplacer en avion et faire 50 kilomètres », m’explique Nicole Monger, de l’Association touristique de Tête-à-la-Baleine.

Le prolongement de la 138 est-il la solution?

Depuis la fin des années 1970, le gouvernement du Québec promet de relier Kegaska et Vieux-Fort – un tronçon de près de 400 kilomètres – au reste de la Côte-Nord. Une réalisation qui se fait attendre. 

Pour plusieurs citoyennes et citoyens de la Basse-Côte-Nord, il s’agit de la seule et ultime solution pour assurer la pérennité de la région. Car avec les changements climatiques, ce fragile trait d’union disparaît un peu plus chaque année.

La Route Blanche, jadis promesse de liberté et de rassemblement, ne tient désormais qu’à l’humeur de l’hiver… Et ce, pour encore combien de temps?

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