© Émélie Rivard-Boudreau

Moins de GES, plus de ventres pleins

Le train ne s’arrête plus depuis longtemps à la gare de Val-d’Or. Aujourd’hui, c’est plutôt un camion rempli de nourriture qui s’y pointe pour éviter le gaspillage de centaines de kilos d’aliments et l’émission de bien des gaz à effet de serre (GES).

Alimentation / 07 octobre 2019

Il est 8 h 30 quand Daniel Graveline, commissionnaire au Centre de bénévolat de la Vallée-de-l’Or, commence sa tournée quotidienne des commerces de Val-d’Or. « Je vais dans toutes les épiceries, au Wal-Mart, aux deux Tim Hortons, au Van Houtte, au restaurant de sushis, aux deux Shell… », énumère-t-il.

Programme de récupération en supermarchés - val-d'or
Daniel Graveline décharge ses caisses trois fois par jour à l'ancienne gare. © Émélie Rivard-Boudreau

À chaque arrêt, il sort de son camion réfrigéré une pile de bacs alimentaires qu’il échangera contre ceux qu’il avait laissés au même endroit la veille. Mais cette fois-ci, les bacs sont bien remplis. Fruits et légumes, céréales, produits laitiers, viandes et autres substituts, « il y a les quatre groupes alimentaires et il y a aussi du prêt-à-manger », explique-t-il en refermant les portes de son véhicule coloré dans lequel il peut entasser 39 bacs de nourriture, qui, autrement, auraient alimenté les vidanges.

240 tonnes de nourriture ont été récupérés à Val-d’Or en 2018.

La quantité de denrées amassée est telle qu’il doit décharger son camion trois fois par jour au Centre de bénévolat situé dans l’ancienne gare ferroviaire de Val-d’Or. Chaque récolte est ensuite pesée et triée par des bénévoles.

Partout au Québec

Implanté comme projet pilote dans quelques banques alimentaires du Québec en 2015, le Programme de récupération en supermarchés (PRS) a officiellement été mis en place partout dans la province en 2016. Une première au Canada!

Le PRS vise à récupérer les aliments invendus dans les supermarchés et à les redistribuer aux gens dans le besoin partout au Québec. « Au départ, on voulait augmenter nos sources d’approvisionnement en denrées : la quantité, la variété et plus spécifiquement les produits de protéines animales », explique la directrice au développement du PRS, Alexandra Dupré.

L’objectif du PRS est de desservir 645 supermarchés québécois afin d’y récupérer annuellement 8,5 millions de kilos de nourriture d’ici 2022. Cela éviterait l’émission de 7500 tonnes d’équivalent CO2 par an, soit la production annuelle de GES de 800 Québécoises et Québécois, selon les calculs effectués par Environnement et Changement climatique Canada pour les Banques alimentaires du Québec.

Le PRS en chiffres

  • 409 supermarchés mobilisés au Québec
  • 6,5 millions de kilos de denrées récupérées
  • 43 millions de dollars en valeur marchande
  • 5700 tonnes d’éq. CO2 économisées depuis 2016

Source : Rapport annuel 2018-2019, Les Banques alimentaires du Québec

À bas les obstacles

Même si la collaboration entre les épiciers et les banques alimentaires ne date pas d’hier, un paquet d’obstacles administratifs et sanitaires ont longtemps freiné les bonnes intentions. « Récupérer des aliments nécessite des véhicules réfrigérés et des espaces d’entreposage frais ou congelés afin de respecter les normes de salubrité du ministère de l’Agriculture, des Pêcheries et de l’Alimentation du Québec (MAPAQ) », explique Alexandra Dupré. Les employés des banques alimentaires sont aussi formés pour utiliser adéquatement les bacs alimentaires, évaluer ce qui peut être récupéré ou pas, et adopter un système de traçabilité en cas de rappels.

Grâce au PRS, les banques alimentaires du Québec ont signé des ententes avec les grandes bannières – Métro, Loblaws et Sobeys – pour offrir un « service clé en main » aux marchands. Cela fait toute la différence pour Julie Pelletier, propriétaire du IGA Extra Famille Pelletier de Val-d’Or. Il y a plusieurs décennies, à l’époque où ses parents étaient propriétaires, l’épicerie faisait déjà des dons de nourriture. En revanche, tout comme elle jusqu’à récemment, ses parents avaient toujours refusé de donner des produits hautement périssables comme de la viande. « Notre nom était en jeu et on ne voulait surtout pas empoisonner le monde! Aujourd’hui, avec les mesures de contrôle et les suivis des banques alimentaires par le MAPAQ, c’est plus rassurant pour nous. »

Julie Pelletier, propriétaire des IGA famille Pelletier de Val-d'Or qui participe au Programme de récupération en supermarchés
Julie Pelletier, propriétaire des IGA famille Pelletier de Val-d'Or. © Émélie Rivard-Boudreau

Plus gaspillés que consommés

Selon l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture, un tiers de tous les aliments produits sur la planète ne sont finalement jamais consommés. « Réduire les pertes et le gaspillage alimentaires permettrait d’utiliser plus efficacement les terres et de mieux gérer les ressources en eau. Cela aurait des conséquences positives sur le changement climatique et les moyens d’existence », explique l’organisation internationale.

Irène, une des bénévoles qui participent au triage quotidien des denrées pour le Programme de récupération en supermarchés à Val-d'Or
Irène, une des bénévoles qui participent au triage quotidien des denrées. © Émélie Rivard-Boudreau

Au Canada, il est crucial de mieux gérer la distribution de la nourriture; en effet, nous gaspillons plus d’aliments que nous en consommons, révèle une étude publiée en janvier 2019 de l’organisme torontois Second Harvest, qui nourrit plus de 100 000 Canadiens chaque mois. L’étude affirme que, chaque année, 58 % des 35,5 millions de tonnes de nourriture produite au pays sont perdues aux champs, dans les entrepôts ou pendant le transport; quand elles ne sont pas gaspillées par les consommateurs.

De telles pertes engendrent des émissions équivalentes à 56,5 millions de tonnes de CO2, soit autant de GES produits chaque année par les Autrichiens. Or, le tiers de ces pertes (11,2 millions de tonnes) pourraient être récupérées et redistribuées partout au pays, affirment les chercheurs.

À Val-d’Or seulement, 240 000 kilos de denrées ont été récupérés en 2018, ce qui a permis de nourrir chaque semaine plus de 600 familles ou personnes vivant seules dans près de 200 foyers. Comme quoi une vieille gare abandonnée peut aider les gens à prendre de nouveaux départs…

Retombées positives

  • Baisse de la pollution
  • Bien dans sa communauté
  • Plus dans ses poches
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