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Beu-bye la grosse cabane

Une maison avec trois salles de bains et deux cuisines, très peu pour eux. À Sherbrooke, des familles s’apprêtent à emménager dans le premier quartier de minimaisons urbaines au Canada, ce qui réduira à la fois leur empreinte carbone et leur facture d’électricité.

Vivre ici Wow / 29 août 2018
Moins de GES !

Propriétaires depuis huit ans d’une maison centenaire de deux étages au centre-ville de Sherbrooke, Marie-Noëlle Bélanger-Lévesque et Mathieu Deshaies ne sont a priori pas du genre minimaliste. Ce couple de mi-trentenaires et leurs quatre enfants occupent pleinement l’espace de leur résidence de la rue High, bien garnie de meubles, de bibelots… et de jouets dans chaque pièce!

Mais d’ici un an, tout, ou presque, devra disparaître. L’été prochain, cette famille de six aura donné ou vendu la majorité de ses biens afin de s’installer dans une maison… trois fois plus petite! Elle sera située dans le Petit Quartier, un nouveau lotissement du secteur Fleurimont à Sherbrooke où s’amorcent actuellement les travaux de construction de maisons de taille plus humaine.

Pour Marie-Noëlle, choisir petit revient à devancer le futur : « Nos enfants n’auront pas accès à autant d’abondance que nous. Je veux qu’ils apprennent dès maintenant à être entourés du peu d’objets qu’ils aiment plutôt que d’une quantité d’objets inutiles. »

Une maison de poche… pas poche

Le mouvement des minimaisons a pris racine avec l’émergence de l’habitat alternatif, dans les années 1970, puis avec celle de la simplicité volontaire, dans les années 1980, avant de prendre son essor avec la publication du livre de l’Américaine Sarah Susanka, The Not So Big House: A Blueprint for the Way We Really Live, en 1998. En parallèle naissait dans l’ouest des États-Unis un mouvement d’habitation communautaire lancé par l’architecte Ross Chapin.

Le lotissement Greenwood Avenue Cottages, imaginé par Ross Chapin à Shoreline, dans la banlieue de Seattle, compte huit maisons de 70 à 90 mètres carrés disposées autour d'un jardin paysager collectif. © Ross Chapin Architects

« Ce qui m’a beaucoup inspiré, ce sont les pocket neighborhoods [de Ross Chapin] », raconte Richard Painchaud, l’idéateur du projet de minimaisons à Sherbrooke. En 2009, ce consultant en mise en marché à la retraite s’est converti au minimalisme : il a vendu tout ce qui ne rentrait pas dans sa fourgonnette Chrylser pour partir en voyage. Il est revenu avec l’idée de se construire une minimaison. Comprenant que, zonage oblige, il n’était pas possible d’en construire une seule, il a décidé d’en bâtir tout un quartier.

Comme les projets conçus par Ross Chapin, le Petit Quartier de Sherbrooke sera un « ensemble d’habitation de poche ». Chacune des 73 petites maisons de deux étages et de 44 m2 au sol – et dont le prix d’acquisition sera d’environ 135 000 $ – est située sur un terrain privé, mais la majeure partie de l’espace vert du quartier est commun. Les lots sont disposés pour favoriser le voisinage.

Y en a des grosses ici !

Sur la planète, c’est en  Amérique du Nord que les maisons unifamiliales sont parmi les plus grandes. Aux États-Unis, leur superficie moyenne est de 200 m2 alors qu’au Canada, elle est d’environ 176 m2 pour le même nombre de personnes, soit 2,5 par foyer. Seuls les Australiens ont besoin d’encore plus d’espace et vivent dans environ 215 m2. En Europe, la superficie des maisons oscille entre 130 m2 au Danemark pour les plus spacieuses et 76 m2 en Grande-Bretagne pour les plus petites.

 

C’est notamment ce qui a séduit Marie-Noëlle Bélanger-Lévesque. « La voiture n’est plus centrale [dans l’aménagement du quartier] », s’enthousiasme celle qui est fière de ne pas posséder de voiture.

 

Les stationnements du Petit Quartier sont en effet situés aux extrémités du secteur, en retrait des espaces de vie et de déplacement actif. Des sentiers, plutôt que des rues, relient les maisons, un bon incitatif aux déplacements actifs et une assurance-sécurité pour les enfants, qui pourront jouer librement dehors en tout temps. Une amélioration pour Sherbrooke, sixième ville en importance au Québec où rares sont les citoyens qui n’ont pas de voiture.

 

Mais n’habitera pas qui veut le Petit Quartier. Cette coopérative de propriétaires âgés de 20 à 74 ans sélectionne ses membres par entrevue. Une fois le projet construit, des retraités, des célibataires et des couples avec ou sans enfants se partageront un jardin collectif, une piscine creusée, un grand parc, un barbecue et six hectares de forêt protégée (presque neuf terrains de football). Un bâtiment communautaire central accueillera une cuisine et un garage collectifs.

Marie-Noëlle Bélanger-Lévesque et Mathieu Deshaies, avec leurs quatre enfants. © Anabel Cossette Civitella

« Tous les objets dont on n’a pas besoin tous les jours, on pourra les partager », estime Richard Painchaud. On laissera à la cuisine collective cette pierre à raclette qu’on n’utilise qu’une fois par année. Suffiront amplement à la collectivité les quelques scies rondes, tondeuses et souffleuses rangées dans l’établi communautaire.

Décroissance

Sa future maison du Petit Quartier sera la première propriété de Richard Vachon, un trentenaire qui y aménagera avec sa compagne et leur fils de six ans. Pour celui qui a été jusque-là locataire, il n’était pas question d’acheter une grande maison. « La conjoncture économique et environnementale impose, du moins en Occident, de réfléchir à la décroissance. »

Acheter une maison de taille réduite permet d’agir face aux changements climatiques en évitant de surconsommer, estiment les futurs propriétaires. « On sera plus intelligents dans nos achats », dit Marie-Noëlle Bélanger-Lévesque. Ils devront se questionner sérieusement avant l’acquisition d’un nouvel objet, résume-t-elle, diminuant ainsi leur impact carbone.

Régime minceur maison

Aux États-Unis, réduire de moitié la taille d’une maison diminue de plus de 35 % les émissions de gaz à effet de serre liées à la production et au transport des matériaux de construction, ainsi que les émissions produites au cours du cycle de vie de la maison, comme les coûts énergétiques, a calculé un chercheur. Pis ça fait moins long pour faire le ménage…

Sans être certifiées LEED – ce qui en aurait augmenté le prix –, les futures maisons du Petit Quartier sont conçues de façon à optimiser l’efficacité énergétique. La norme d’isolation des murs et des planchers y sera de R40, un rendement « presque deux fois supérieur à l’exigence minimale », assure Richard Painchaud, qui a suivi de près la sélection des matériaux. Grâce à un système de chauffage intégré dans la dalle de plancher de chaque maison, les coûts de chauffage seront « ridiculement bas », renchérit le promoteur, qui estime la facture d’électricité à 30 ou 40 $ par mois.

Une commune 2.0?

Ce que promet aussi le Petit Quartier, c’est un pacte social entre la centaine d’habitants, s’enthousiasme pour sa part Richard Vachon. En créant un pôle de covoitureurs, le Petit Quartier permettra aux parents de se relayer pour conduire les enfants à l’école, par exemple, et à plusieurs travailleurs de se rendre au centre-ville dans une seule voiture.

Et la force du nombre pourrait transformer Sherbrooke. Déjà, une future résidente du Petit Quartier s’emploie à convaincre la Société de transport de Sherbrooke d’augmenter les lignes d’autobus et la fréquence des circuits aux environs du secteur, peu desservi en ce moment. De son côté, Richard Painchaud négocie avec Communauto pour obtenir des voitures électriques accessibles à tous dans le Petit Quartier.

« À 73 familles, on a du poids! » conclut Marie-Noëlle Bélanger-Lévesque.

Beu-bye la grosse cabane 4min.