© Charles-Olivier Caron

Des arbustes qui sauvent des lacs

Se déplacer sans voiture sur la Côte-Nord? Tout un défi! Pour compenser les émissions de gaz à effet de serre générés lors d’événements publics, des acteurs locaux prennent les grands moyens.

Vivre ici / 04 octobre 2018

Le 1er mars dernier, environ 140 personnes ont assisté au colloque AZIMUT à Baie-Comeau, un événement portant sur l’économie circulaire et organisé entre autres par la Chambre de commerce de Manicouagan. Du nombre, on pouvait compter sur les doigts de la main ceux qui ne s’y étaient pas rendus en voiture! Qu’à cela ne tienne : afin de réduire l’empreinte environnementale du colloque, ses organisateurs ont versé 171 $ au programme local de plantation d’arbustes. Ils ont ainsi pu compenser les 3,88 tonnes de GES générés par l’événement, incluant l’électricité nécessaire à l’éclairage de la salle et les déchets produits. Au total, de 120 à 150 arbustes seront plantés autour du lac Fer à Cheval, prisé pour ses activités de villégiature.

« Le territoire de la MRC de Manicouagan est très vaste, ce qui occasionne beaucoup de déplacements en voiture », explique Josée Parisée, directrice générale de la Chambre de commerce de Manicouagan. « On voulait collaborer avec un organisme local qui pourrait nous permettre de compenser les GES produits. »

Cet acteur local, c’est l’Organisme de Bassins versants Manicouagan (OBVM), qui gère depuis sept ans un programme de compensation des GES par la production et la plantation d’arbres et d’arbustes le long des bandes riveraines des lacs de la région, qui sont populaires auprès des touristes et des propriétaires de chalet.

« À l’origine, ce programme a été créé afin de répondre au règlement des bandes riveraines, qui n’était pas respecté partout où il y a des activités de villégiature », affirme Normand Bissonnette, directeur général de l’OBVM. Par exemple, les propriétaires de chalet modifient parfois la morphologie des berges afin d’aménager une plage ou un quai.

Les avantages du programme d’adaptation aux changements climatiques se sont révélés lorsque l’équipe de l’organisme a réalisé que la végétalisation des bandes riveraines, en plus d’empêcher l’érosion et autres effets néfastes, permettait aussi d’améliorer la qualité de l’air et de séquestrer du carbone, explique le directeur général.

Comment ça marche?

Dans cette région de la Côte-Nord, une bande riveraine naturelle de 260 m2 peut séquestrer environ 6 tonnes de CO2 sur une période de 60 ans tout en protégeant lacs et rivières des impacts des changements climatiques, a conclu une étude de l’Université de Sherbrooke réalisée pour l’OBVM en 2012.

L’organisme a donc mis sur pied un programme qui permet de compenser les GES émis lors d’événements tels que festivals ou colloques. Grâce à une grille de calcul tenant compte du transport, des déchets produits et de l’énergie utilisée, un organisateur peut évaluer les émissions générées par son événement. Le bilan lui indique ensuite combien de végétaux il doit « acheter » pour diminuer son empreinte carbone.

Lorsqu’il connaît sa production de GES, l’organisateur est libre de décider à quelle hauteur il veut compenser : il peut réduire son empreinte environnementale de 50 %, de 100 % (pour un bilan carboneutre) ou même de 150 %, selon son choix. Le coût relié à cette participation est de 44 $ par tonne de GES compensée.

Tout l’argent amassé sert à payer les coûts relatifs à la production et à la plantation des végétaux, au suivi du programme ainsi qu’à la sensibilisation du public, poursuit Normand Bissonnette. « Chaque dollar investi assure la pérennité du programme. On fait un suivi de nos plantations et on remplace les plants en cas de besoin. »

 

Planter = compenser?

Si planter des végétaux permet de compenser les émissions de CO2 liées aux transports, l’effet n’est pas instantané. Par exemple, chaque arbuste planté pour ce projet séquestrera environ 23 kg d’équivalent CO2 sur une période de 60 ans, selon l’étude de l’Université de Sherbrooke réalisée pour l’Organisme de Bassins versants Manicouagan en 2012. Or, des chercheurs européens estiment qu’il n’est plus possible de compenser nos émissions carbone de cette façon car elles sont devenues trop importantes par rapport à l’espace de replantation disponible sur la planète.

Planter des arbres… mais lesquels?

Au total, plus de 1800 spécimens sont prêts à être plantés, alors que 2400 ont déjà été mis en terre le long des berges de la MRC de Manicouagan depuis la naissance du programme en 2011. Afin de maximiser l’adaptation aux changements climatiques, l’OBVM a recours à près d’une dizaine d’espèces d’arbres et d’arbustes toutes originaires de la Côte-Nord.

Avant/après: la restauration des berges du lac Donlon, qui se trouve à 10 km du barrage de la centrale La Manic-2. © Organisme des Bassins versants de Manicouagan

À ce sujet, « diversité, c’est le mot clé », affirme Jean-François Boucher, professeur au Département des sciences fondamentales de l’Université du Québec à Chicoutimi, établissement qui possède son propre programme de compensation de GES, Carbone Boréal, dont le but est de financer la recherche. De plus, « chaque spécimen ne séquestre pas le carbone de la même façon », ajoute le professeur. Cela dépend de l’endroit où l’arbre est planté et de sa vigueur. Il est donc important de veiller à la bonne croissance des plants, car la capacité de séquestration du carbone augmente avec l’âge de l’arbre ou de l’arbuste.

En plus de compenser la production de GES, la plantation d’arbrisseaux le long des cours d’eau comporte plusieurs avantages. Elle peut à la fois maintenir la qualité de l’eau d’un lac en stabilisant la matière organique et minérale des berges, tout en combattant les cyanobactéries (les fameuses algues bleu-vert), ce qui profite aussi à la santé de la vie aquatique.

Car les arbres influent grandement sur la santé des humains et de la faune : ils purifient et rafraîchissent l’air ambiant, et ils filtrent l’eau de pluie. En outre, les espèces indigènes sont indispensables à l’écosystème local : par exemple, les petits fruits de l’amélanchier nourrissent les oiseaux, les feuilles du cassandre seraient appréciées des orignaux tandis que l’aulne aide à stabiliser le sol. Et c’est sans compter l’effet apaisant de la verdure ou du doux bruissement des feuilles sur un esprit stressé…

L’OBVM souhaite désormais étendre son action et inciter, citoyens, établissements publics et organisations à compenser eux aussi leurs émissions de GES. Un arbre à la fois…

Végétaliser, c’est bon pour la santé!

Selon l’Institut national de santé publique du Québec, la végétation a un effet puissant sur la santé :

  • Elle est associée à une mortalité réduite
  • Elle réduit les symptômes de dépression et de stress
  • Elle est propice à l’activité sportive
  • Elle rafraîchit (libération de vapeur d’eau, ombrage), ce qui diminue les risques de stress liés à la chaleur
  • Elle joue un rôle dans la purification de l’air (polluants, particules atmosphériques), ce qui diminue les risques de maladies respiratoires
  • Elle produit de l’oxygène
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