Le pavage de la rue Leclair © Vincent Girard
Cet automne, Laval inaugurera la toute première chaussée résidentielle perméable au Canada : une surface qui boit la pluie au lieu de la laisser inonder nos rues. Si ce projet pilote s’avère concluant, il pourrait faire évoluer notre façon d’envisager la gestion des eaux en milieux urbains. Reportage
Octobre 2025. Nous sommes en pleine élection municipale. À l’hôtel de ville de Laval, je rencontre le maire Stéphane Boyer, dans son bureau. S’il enchaîne sans doute les entrevues pour défendre sa campagne, notre échange porte sur un sujet en apparence moins électoraliste et plus anodin : une rue éponge. Mais le jeune élu est visiblement ravi de l’aborder.
« Il n’y a pas si longtemps, on se demandait si les changements climatiques, c’était vrai. Aujourd’hui, on les subit. Ça a pris 60 ans pour construire la ville qu’on a actuellement. On ne peut pas prendre un autre 60 ans pour transformer les infrastructures, […] on va devoir repenser la façon dont on développe nos municipalités », lance-t-il d’emblée.
Ce projet de rue éponge est venu répondre à un besoin, selon le politicien. Laval a connu deux importantes inondations, une première en 2017, puis une autre, encore plus dévastatrice, en 2019. Chaque printemps, la fonte des neiges entraîne la montée des rivières, qui débordent parfois leurs berges. Au total, près de 940 maisons situées en bordure de rivières ont été inondées ces années-là.
« En 2017, on nous disait que c’était quelque chose qui arrivait juste une fois aux 100 ans. Deux ans après, on en a eu une autre, et on nous a dit que ça arriverait juste une fois aux 300 ans », enchaîne-t-il.
Laval sous les eaux
Nul besoin d’attendre trois siècles, Laval a été de nouveau inondé à l’été 2024. Cette fois, l’eau ne venait pas du réseau fluvial, mais du ciel. Ce jour-là, la fin de la tempête Debby s’est invitée à la fête sans même cogner, s’immisçant partout, transformant les stationnements en piscine et les rues en rivières improvisées,
Il n’est donc pas surprenant que 350 millions du budget de la municipalité soient dédiés à la gestion de l’eau, comme me le confirme le maire.
Bon… Comme moi, vous vous demandez sans doute comment une rue éponge viendrait concrètement remédier aux inondations.
Pour assouvir ma curiosité, j’ai rencontré l’ingénieur responsable du dossier, Francis Laurin, juste avant mon rendez-vous avec le maire.
Une rue éponge… ça mange quoi en hiver ?
À la question « une rue éponge, ça mange quoi en hiver ? », il a pu m’apporter une réponse simple et brève : son régime naturel, c’est l’eau de pluie. Elle y carbure comme d’autres au café. Elle la digère en toute autonomie, sans rien demander aux égouts, ces vessies fatiguées des rues ordinaires. La rue éponge, elle, est équipée de ses propres reins : quand elle boit, elle filtre. Bon, OK, l’image est de moi, et non de Francis, mais vous comprenez l’idée ?
Une chaussée dite « perméable » présente plusieurs avantages pour la gestion des eaux, notamment d’un point de vue environnemental, développe Francis Laurin.
Il m’explique que le ministère de l’Environnement établit des critères pour assurer une qualité de l’eau, standards qui doivent être pris en compte et observés dans le cadre de projets de développement de la ville. Ça comprend des règles à respecter pour enlever les saletés en suspension dans l’eau.
« Pour la rue éponge, on va échantillonner l’eau qui est passée au travers de la rue pour vérifier si c’est vraiment adéquat pour le ministère de l’Environnement », me précise l’ingénieur.
Rue Leclair, Laval QC
Et pourquoi avoir choisi la rue Leclair, petit segment non pavé de 8 adresses, pour entreprendre ce test, demandais-je à l’expert ?
L’ingénieur m’apprend que la rue présentait un gros problème de drainage et d’accumulation d’eau, ce qui engendrait beaucoup de frustration chez ses résidents. La demande citoyenne de pavage de la rue s’est alors transformée, après examen des lieux, en projet pilote pour une rue éponge.
Quelque temps plus tard, par un jour d’octobre gris et pluvieux, je me suis rendue sur la rue Leclair pour découvrir comment le chantier progressait. J’ai sonné à la porte de Marie-Claude, l’une des résidentes du coin. Elle se dit enthousiaste pour le projet, me précisant que les conditions de la rue étaient loin d’être idéales auparavant. Reste à voir si ça fonctionnera à long terme, poursuit-elle.
La maintenance de l’asphalte perméable se présente effectivement comme un défi, me dit Sophie Duchesne, professeure à l’Institut National de la recherche scientifique, spécialisée en gestion de l’eau en milieu urbain et responsable du suivi de ce projet, de l’autre côté de son écran.
Des expériences passées sur des stationnements ont montré que le manque d’entretien réduit l’efficacité du pavage. Il faudra alors s’assurer de la nettoyer régulièrement pour éviter que des débris, du sable ou des graviers ne bloquent l’infiltration.« Ceci étant dit, la Ville de Laval est au courant de ça. Donc, ils ont vraiment tout un plan d’entretien super strict », ajoute Sophie Duchesne.

Un projet pilote appelé à faire des petits
Malgré les potentiels défis, la scientifique partage que son équipe est « hyper confiante » et que l’objectif est au final de reproduire le projet. « Après ces observations-là, on peut déployer plus de rues justement avec la même conception », m’explique la professeure qui fera un suivi du projet sur une période de cinq ans.
« Avec les changements climatiques aussi, on s’attend à ce que la fréquence des événements intenses augmente évidemment dans le temps. Donc, on veut s’assurer de faire une gestion plus durable des eaux de pluie », poursuit la scientifique.
Le maire de Laval, de son côté, souhaite que ce projet serve de modèle pour les autres villes au Québec.
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