©Shutterstock/Yisar Andrianus
Il y a quelques semaines, j’ai appris qu’une doctorante de l’Université de Montréal passait ses journées à imaginer le quartier Saint-Sauveur, dans la Basse-Ville de Québec, tel qu’il pourrait être en 2100. Pas en écrivant des rapports. En fabriquant des objets.
Une affiche pour une loi qui n’existe pas encore. Une maquette de quartier transformé par les changements climatiques. Un service municipal imaginaire, rendu assez concret pour qu’on puisse en discuter autour d’une table.
C’est ça, le design fiction: une façon de rendre un futur assez tangible pour qu’on puisse décider s’il nous inspire ou si on doit dès maintenant explorer d’autres pistes.
Sociologie du futur
La chercheuse française Noémie Aubron, qui pratique cette approche depuis plusieurs années, la décrit comme une forme de «sociologie du futur»: l’idée de projeter qui on est, avec nos peurs, nos envies, nos valeurs, dans de possibles réalités à venir.
L’objectif n’est pas de prédire. C’est de créer une conversation qui ne commence pas par un PowerPoint ni une étude, mais par une image, un objet, une histoire. Quelque chose qu’on peut presque toucher.
C’est là que le design fiction se distingue de la prospective classique. Les rapports du GIEC, on les lit, on les range dans un coin, on continue. La courbe des émissions mondiales de GES, on l’a vue plusieurs fois.
Le problème n’est pas le manque d’information. C’est l’incapacité à relier les chiffres à quelque chose de proche, d’incarné, de personnel.
Voir son quartier complètement végétalisé dans 75 ans, ça ne produit pas le même effet que lire un rapport qui mentionne que «les températures moyennes augmenteront de 1,7 degré». L’une est une projection presque tangible, l’autre une donnée insaisissable.
Ni utopie ni dystopie
Une nuance importante: le design fiction n’est ni une utopie ni une dystopie. La chercheuse dont je vous parlais plus haut le dit clairement: ce qui l’intéresse, c’est «nourrir la culture du compromis». Ça ne sonne pas super vendeur, et pourtant, c’est une invitation à un mélange d’imagination et de pragmatisme.
Qu’est-ce qui nous semble possible? Qu’est-ce qu’on a envie d’inventer avec les contraintes qu’on ne peut pas éviter? Un scénario utopique pour certains sera dystopique pour d’autres. C’est précisément ça qui rend la conversation intéressante.
Ce que le design fiction ne fait pas, cependant, c’est de prendre des décisions à notre place. C’est la bougie d’allumage d’une concertation, pas un outil de gouvernance.

Image extraite du projet pilote de design spéculatif Les Matérialistes, réalisé par Les interstices en 2023 (Voir encadré ci-bas).
Un outil de conversation, pas de décision
Des villes l’ont compris avant les gouvernements. Helsinki, en Finlande, est probablement l’exemple le plus documenté : la ville a utilisé des visions participatives et visuelles pour planifier sa transformation en réseau de quartiers denses et quasi sans voitures à l’horizon 2050.
Ailleurs en Europe, des agences de planification s’en servent pour préparer des consultations sur l’adaptation climatique, en montrant aux résidentes et résidents non pas des statistiques, mais des images de leur rue dans 30 ans.
Ce que le design fiction ne fait pas, cependant, c’est de prendre des décisions à notre place. C’est la bougie d’allumage d’une concertation, pas un outil de gouvernance. Sa limite est aussi sa force : il ouvre des portes, mais il ne les franchit pas tout seul.
Dans un contexte où les grandes transitions semblent abstraites et lointaines, cette capacité à projeter visuellement nos futurs possibles est peut-être l’une des ressources les plus sous-estimées qu’on ait. Pas pour nous rassurer. Pour nous obliger à choisir.
Du design spéculatif près de chez vous
Obligations futures (Les Interstices, 2025) est un court-métrage participatif sur l’avenir des liens communautaires au Québec et au Canada. Il mêle documentaire et science-fiction pour plonger les participants dans une forme d’utopie pratique. Ce film réinvente la manière dont un outil financier peu connu et sous-utilisé, les obligations communautaires, peut devenir un puissant levier de transformation sociale et de résilience locale. L’avenir représenté dans le scénario a été en partie imaginé lors d’un atelier participatif sur le futurisme, auquel ont participé divers acteurs du changement qui s’efforcent déjà de faire de cette utopie pratique une réalité.
Les Matérialistes (Les Interstices, 2023) est un projet pilote de prospective participative qui nous projette en 2050, alors que toute l’industrie de la construction au Québec a opéré un tournant circulaire.
Le saviez-vous?
Design spéculatif, design critique, design fiction…: il existe différents termes pour désigner cette façon de vouloir réfléchir aux implications concrètes des futurs possibles. Le terme de « design fiction » a été largement popularisé par Anthony Dunne, professeur de design au Royal College of Art de Londres, et Fiona Raby, professeur de design industriel à l’Université des arts appliqués de Vienne dans leur livre Speculative Everything : Design, Dreaming, and Social Dreaming. Depuis une dizaine d’années, le design fiction se propage auprès du grand public, en contribuant à préparer des imaginaires, développer une réflexion critique ou ouvrir des perspectives pour l’innovation. (Source: La Conversation)
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