A droite, Diane Donofrio, directrice générale du Centre des générations, en compagnie de bénévoles © Loubna Chlaikhy
Pousser la porte d’une friperie n’est plus un geste marginal au Québec. Longtemps associée à la débrouille ou à la charité, la mode de seconde main connaît un essor spectaculaire. À Boucherville, le Grenier des aubaines témoigne de cette transformation.
Au coin de deux rues, la devanture quelque peu défraîchie du Grenier des aubaines ne paye pas de mine. À l’intérieur, pourtant, l’activité est intense : des bénévoles trient les vêtements et autres textiles pour ne garder que ceux en bon état, d’autres sont affectés au cintrage, tandis que d’autres encore étiquettent les produits avant leur mise en rayon. Une véritable fourmilière, moteur de cette ressourcerie dont la clientèle vient de toute la Rive-Sud et qui s’impose comme un exemple d’économie circulaire à grande échelle.
À elle seule, cette friperie témoigne d’un changement culturel majeur: entre explosion des dons, professionnalisation et embourgeoisement de la clientèle, l’économie circulaire n’est plus une alternative de niche, mais une réponse massive aux dérives de la fast fashion.
3,6 M$ distribués aux organismes communautaires
Contrairement aux boutiques classiques de seconde main, ici, tous les bénéfices des ventes sont redistribués aux organismes communautaires de Boucherville venant en aide aux familles les plus vulnérables. Depuis sa fondation en 2004, l’organisme a ainsi remis plus de 3,6 M$, dont près de 247 000 $ l’année dernière. « C’est vraiment un projet porté par la communauté pour la communauté », souligne Diane Donofrio, directrice du Centre des générations, l’organisme qui a créé le Grenier des aubaines.
Mais après 30 ans d’existence, le Grenier des aubaines croule littéralement sous les dons. Dans les trois hangars de stockage, des objets et des meubles sont entassés du sol au plafond, au point qu’il devient même difficile de s’y faufiler.
Au sous-sol, ce sont des centaines de sacs de vêtements qui attendent d’être triés. L’organisme, qui était autrefois géré uniquement par des bénévoles, a dû se professionnaliser en 2023 avec l’embauche de trois employés, car « le volume d’affaires était trop gros » et la croissance, trop complexe à gérer pour les 125 bénévoles.
Les chiffres que dévoile la directrice donnent en effet le tournis:
On traite 1,5 tonne de dons par jour en moyenne, ce qui représente environ 530 tonnes par année, dont le textile représente la catégorie la plus importante, avec plus de 26 %.
Les trois « cloches » de collecte de vêtements débordent et doivent être vidées tous les jours. L’afflux est tel que l’organisme ne peut plus l’absorber, en raison du manque d’espace, et envoie désormais deux camions par semaine à Renaissance.
Entre tendance et écologie, une clientèle de plus en plus hétéroclite
La clientèle aussi a changé. La friperie n’est plus fréquentée uniquement par des ménages en difficulté. « On voit une nette évolution avec des familles ayant des revenus de 130 000 $ à 150 000 $ par année, qui achètent en seconde main et font attention à leur budget », note Diane Donofrio.
Cette ascension des friperies s’inscrit en faux contre le modèle de la mode éphémère, dont les prix sont de plus en plus bas. Alors que l’industrie continue de produire massivement, la friperie lutte contre une réalité frappante : nous avons produit assez de vêtements pour habiller la planète jusqu’en 2100, et nous ne portons en moyenne qu’un tiers de notre garde-robe, d’après les calculs de Fashion Revolution.
Au Québec, les quantités de textiles jetés ont presque doublé entre 2011 et 2020, selon RECYC-QUÉBEC. En parallèle, près de 343 000 tonnes de produits textiles neufs sont achetées chaque année.
La moitié des 150 000 tonnes de vêtements usagés qui transitent par des centres de dons au Québec sont toujours en bon état et prêts à être portés de nouveau. Ils se retrouvent malheureusement souvent à l’enfouissement, tandis que 30 % sont exportés, compte tenu du manque de débouchés au Québec.
Malgré tout, les comportements changent. Une personne sur dix achète des biens usagés chaque semaine, et deux Québécois sur trois disent avoir réduit leurs achats de produits neufs.
Au-delà de l’aspect financier, ce serait donc un véritable changement de culture vestimentaire qui s’opère, porté par une conscience écologique plus marquée. « La fripe est tendance », affirme la directrice. La jeune génération ne cherche plus un article précis, mais développe un style « beaucoup plus créatif » et polyvalent, basé sur les trouvailles du moment. Elle fait aussi le choix d’acheter d’occasion pour être en accord avec un engagement écologique.
La directrice le confesse : elle-même n’achetait jamais en friperie avant son arrivée dans l’organisme. Mais elle est devenue une véritable aficionada en découvrant la qualité des choix qu’offrent les rayonnages du Grenier des aubaines, bien loin de l’image vieillotte que certaines personnes ont encore en tête.
Un nouveau bâtiment pour 2026
Face au flux incessant de dons et à une demande grandissante, le Grenier des aubaines s’apprête à déménager dans un bâtiment de deux étages, avec l’ambition de devenir un véritable pôle d’économie circulaire.
L’organisme a ainsi mis en vente son immeuble actuel afin d’acquérir une nouvelle bâtisse au 100, boulevard du Fort-Saint-Louis, au coût de 7,2 M$. Un déménagement plus que nécessaire qui permettra de doubler l’espace de vente.
Notre objectif est de récupérer davantage d’articles, de détourner plus de biens de l’enfouissement et de redonner encore plus à la communauté
Et, fidèle à sa mission environnementale, ce nouvel espace sera entièrement équipé grâce au réemploi d’objets d’occasion.
Pendant les vacances de fin d’année, une poignée de bénévoles a ainsi passé plusieurs jours à démonter les présentoirs, miroirs, caisses et comptoirs… du magasin Sports Experts, qui a fermé ses portes récemment. Un joli coup qui leur a permis de récupérer pour près de 300 000 dollars de mobilier.
Diane Donofrio se surprend à rêver que leur modèle soit répliqué au sein d’autres municipalités « pour le côté économie circulaire, mais aussi pour la mission sociale ». La ressourcerie accueille sur son plateau de travail sept personnes autistes ou en situation de déficience intellectuelle.
Elle permet également de lutter contre l’isolement des personnes aînées, puisque de nombreuses têtes blanches figurent parmi les bénévoles. « On est devenu un réseau, une famille, et on s’inquiète quand un bénévole est absent. Pour certains, notre party de Noël est le seul qu’ils aient », témoigne la directrice. Ensemble, cette grande communauté espère célébrer ses 30 ans d’existence dans son nouveau local au printemps.
Dans tous les cas, le Grenier des aubaines rappelle qu’entre explosion des dons, professionnalisation et embourgeoisement de la clientèle, l’économie circulaire n’est plus une alternative de niche, mais une réponse massive aux dérives de la fast fashion.
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Innover contre la crise du textileUne friperie saturée. Une technicienne passionnée par les mycotechnologies. Une région aux prises avec des montagnes de vêtements jetés. Et, au milieu de tout ça, un champignon spectaculaire qui tente de répondre à la crise textile.
