Vue de l'usine de cogénération Nexolia et des serres © Vicky Lavoie pour Nexolia
L’économie de Chapais a longtemps tourné au ralenti après la fermeture de la mine Opémiska, au début des années 1990. La petite ville du Nord-du-Québec serait-elle en train de renaître de ses cendres pour devenir la capitale québécoise de l’économie circulaire?
Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme : cette reformulation de la loi de la conservation de la matière, attribuée au chimiste Antoine de Lavoisier, pourrait bien être la devise de l’agglomération nordique. Car, sans même s’en rendre compte – et bien avant que le terme ne soit à la mode —, on y mettait de l’avant l’économie circulaire. Cette approche pragmatique vise à optimiser et à réemployer les ressources produites sur un territoire donné.
L’histoire commence par la fermeture de la mine souterraine Opémiska, en 1991. L’entreprise laisse derrière elle un parc à résidus miniers non restauré de quelque 73 hectares, dont le gouvernement du Québec hérite en 2002. Sur cette vaste étendue stérile, rien ne pousse. Et tout ce qu’en tire la Municipalité, ce sont des envolées de poussière et des menaces pour la nature et les infrastructures environnantes.
« À l’époque, quand il ventait, on ramassait des résidus dans nos cours », témoigne l’actuelle directrice générale de la Ville de près de 1 500 âmes, Mélanie Gagné. La municipalité se dévitalisait sous ses yeux d’enfant, laissant résolument derrière elle les beaux jours de l’exploitation minière, alors que la population caracolait à 3 000 personnes.
L’industrie forestière et l’électricité comme planches de salut
Une fois la mine fermée, il ne restait que l’industrie forestière, autre pilier de l’économie locale, cependant connue pour ses hauts et ses bas. Le gouvernement imposait alors un resserrement législatif empêchant les forestières de brûler leurs résidus dans les traditionnels brûleurs coniques – aussi appelés « enfers » –, qui étaient à l’époque d’importantes sources de pollution atmosphérique.
En 1995, Chapais devient ainsi la première municipalité au Québec à disposer d’une usine de cogénération, c’est-à-dire d’une installation qui produit deux formes d’énergie – dans ce cas-ci, électrique et thermique – afin d’écouler les écorces et autres résidus forestiers des scieries à proximité, soit Barrette-Chapais et Chantiers Chibougamau. Aujourd’hui, ce sont 28 mégawatts qui sont réinjectés dans le réseau d’Hydro-Québec grâce à ce système.
On faisait de l’économie circulaire sans s’en rendre compte!
Mais la cogénération produisait encore des déchets. « L’enjeu, c’était de disposer des cendres et que ça ne coûte pas trop cher », enchaîne la directrice générale. Plutôt que les transporter vers le sud, « il y a eu le projet de revitaliser le parc à résidus miniers avec les cendres de Chapais Énergie. Ils ont fait affaire avec un agronome » qui avait mis au point une recette spéciale, explique-t-elle, précisant que « la nature y reprend ses droits », pour la plus grande fierté des résidentes et résidents.
L’agriculture, nouvelle corde à l’arc de Chapais
Cette recette, c’est celle de l’agronome Lucien Bordeleau, qui, en plus des cendres, intègre des sciures de bois et des boues de décantation de pâtes et papiers pour construire une première couche de sol. L’étude de cas présentée par la Société québécoise de phytotechnologie indique qu’on y cultive ensuite de l’avoine adaptée au climat nordique, utilisée comme engrais vert, pour poursuivre l’enrichissement du sol en matière organique.
« Après une décennie, un sol propre à la croissance des végétaux s’est formé et le trèfle permet d’y fixer l’azote atmosphérique. Ainsi, 10 ans après l’amorce de phytostabilisation, des arbres ont été plantés par des membres de la communauté », peut-on lire dans cette étude.
Reste maintenant à valoriser les vapeurs de l’usine de cogénération. Et, encore une fois, c’est vers l’agriculture que Chapais se tourne. Un complexe de serres de 3,2 hectares a donc été érigé juste à côté de l’usine. Il n’y a eu qu’à construire un tuyau pour acheminer les vapeurs d’eau brûlantes afin de chauffer ces installations, un poste de dépenses qui compte généralement pour 30 % des coûts de production en serres.
« L’idée, c’est vraiment d’offrir un service aux marchés de proximité, fait valoir Vicky Lavoie, présidente de Nexolia et propriétaire de l’usine de cogénération de Chapais depuis 2018. On se dirige vers une culture maraîchère diversifiée, qui peut être distribuée dans le Nord-du-Québec. Le député [de la circonscription d’Ungava, Denis Lamothe, également adjoint parlementaire du ministre des Ressources naturelles et des Forêts] insiste vraiment pour qu’on trouve une façon d’approvisionner les réserves inuites », poursuit-elle, insistant sur l’importance de renforcer l’autonomie alimentaire des communautés éloignées, où les coûts de l’épicerie sont astronomiques.
« L’idée, c’est vraiment d’offrir un service aux marchés de proximité, fait valoir Vicky Lavoie, présidente de Nexolia et propriétaire de l’usine de cogénération de Chapais depuis 2018. On se dirige vers une culture maraîchère diversifiée, qui peut être distribuée dans le Nord-du-Québec. Le député [de la circonscription d’Ungava, Denis Lamothe, également adjoint parlementaire du ministre des Ressources naturelles et des Forêts] insiste vraiment pour qu’on trouve une façon d’approvisionner les réserves inuites », poursuit-elle, insistant sur l’importance de renforcer l’autonomie alimentaire des communautés éloignées, où les coûts de l’épicerie sont astronomiques.
Encore beaucoup de place pour les idées circulaires
Avec les infrastructures actuelles, la production annuelle de tomates, par exemple, représenterait quelque 1 800 tonnes de légumes frais, selon elle. « C’est ça, la voie de l’avenir : tu sauves du CO2, tu sauves du transport », croit-elle, précisant que le gisement de vapeurs de l’usine pourrait alimenter un complexe serricole cinq fois plus vaste.
D’autres entrepreneurs ont aussi compris la valeur de cet immense potentiel calorifique. C’est le cas de BoreA Canada, qui utilise les vapeurs de l’usine de cogénération pour extraire par distillation les huiles essentielles et les hydrolats issus des branches d’épinettes, de pins gris et d’autres sapins baumiers, mais aussi de plantes sauvages comme la verge d’or, le thé du Labrador ou le myrique baumier.

« Les rebuts des forestières, c’est notre matière première, notre petite pépite d’or. On a des employés qui vont en forêt et qui font le tri – l’épinette, le sapin – pour s’assurer d’avoir une seule essence », explique la chargée de projets touristiques de BoreA Canada, Caroline Belleau. Une fois les composés recherchés extraits, la biomasse est retournée à l’usine de cogénération pour boucler la boucle.
« Rien ne se perd, tout se crée, tout est réutilisé », paraphrase-t-elle, laissant entendre que le projet d’économusée dans les cartons de BoreA, construit à partir de matériaux de construction réutilisés, devrait lui aussi être alimenté par l’usine de cogénération… De quoi renforcer encore une fois l’identité circulaire qui fait la fierté de Chapais.
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Ce reportage a été réalisé grâce à une bourse d’excellence de l’Association des journalistes indépendants du Québec.
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