Adélard Benjamin, coordonnateur de projets, bureau territoire et ressources de Pessamit, montre une photo d’airelles, illustrée dans l’Atlas thématique Bouleversements climatiques sur le Nitassinan de Pessamit – Le temps qui change, publié par le Conseil des Innus de Pessamit.
© Geneviève Quessy
La communauté innue de Pessamit, sur la Côte-Nord, a entrepris d’observer l’impact des changements climatiques sur ses lieux traditionnels de cueillette de petits fruits sauvages. Le but? Trouver des moyens de s’y adapter.
En ce mois d’octobre, les airelles arrivent à maturité.
« Ça prend une gelée, prévient Adélard Benjamin. Elles changent de texture et même de goût. » Le coordonnateur de projets du bureau Territoire et ressources du Conseil des Innus de Pessamit se souvient : « Quand j’étais enfant, on revenait de la cueillette les mains et le visage complètement tâchés de rouge. Ça, ça voulait dire qu’elles étaient bien mûres », évoque-t-il.
En collaboration avec le Centre d’expérimentation et de développement en forêt boréale (CEDFOB) et le Centre d’étude en responsabilité sociale et écocitoyenneté (CERSÉ), la communauté de Pessamit s’est mobilisée pour observer l’impact des changements climatiques sur cette précieuse ressource. Une étude participative qui s’étendra sur plusieurs années.
Une recherche par et pour les Innus
Les familles qui se rendent sur les lieux traditionnels de cueillette pour récolter les airelles notent leurs observations sur l’état de la ressource, comme elles l’ont fait plus tôt cet été pour les chicoutais, les framboises, puis les bleuets.
Les agents territoriaux ainsi que les gardiens du territoire, dont la mission est de gérer et de protéger le territoire innu, font la même chose en effectuant leur ronde.
« Pour nous, c’est aussi une façon de renouer avec une coutume que certains avaient perdue à cause des pensionnats et du bris de transmission des savoirs qu’ils ont causé. Plusieurs enfants n’ont pas pu accompagner leurs parents dans les activités de chasse et de cueillette traditionnelles. Ce projet est une occasion de partager ce qu’ils n’ont pas appris », se réjouit Adélard Benjamin.

Un site traditionnel de cueillette de chicoutais. © Courtoisie CEDFOB
Des années de suivi
Le CEDFOB a installé des stations météo sur plusieurs sites de cueillette — à Pessamit, à la station Uapishka et au réservoir Pipmuacan —, afin de mesurer, notamment, la luminosité, l’humidité relative ainsi que la température du sol et de l’air.
« Il faut plusieurs années pour faire un suivi de l’impact des changements climatiques, explique Ève-Catherine Desjardins, chercheuse au CEDFOB. On recueille des données, on regarde les problèmes, les maladies, les insectes, tout ce qui est apparu et, une fois qu’on a analysé les informations, on peut trouver des solutions. »
En plus de produire ces relevés, le comité de recherche observe la phénologie des plantes, c’est-à-dire à quel moment surviennent leurs différents stades de croissance, soit l’apparition des bourgeons, des rameaux, des fleurs et des fruits.
En cinq ans, plusieurs constatations ont été faites et quelques pistes de solution envisagées, mais le travail n’est pas terminé.
« On voit que la phénologie se décale dans le temps. Les plantes se développent plus tôt, parce qu’on a des printemps très hâtifs, avec presque pas de neige. On a remarqué une augmentation des blessures causées par les maladies fongiques sur les airelles, à cause de l’humidité. L’une des mesures explorées est l’aménagement de clôtures à neige pour s’assurer d’avoir un couvert neigeux plus épais durant l’hiver, ce qui pourrait les protéger et améliorer leur productivité », explique la chercheuse.
Les populations d’insectes sont elles aussi étudiées, dans une perspective de suivi de l’évolution de la biodiversité. On s’intéresse tout particulièrement aux insectes pollinisateurs, notamment en raison des extrêmes climatiques qui surviennent souvent au printemps.
Le CEDFOB a comme projet d’installer des nichoirs pour favoriser la présence d’insectes pollinisateurs.
Mais Ève-Catherine Desjardins nuance : « La mise en place des solutions se fera dans un deuxième temps, car on attend le financement pour ça », précise-t-elle.
Un bouleversement parmi d’autres
Les saisons qui changent, des tempêtes plus violentes en hiver et des mini tornades en été… ces bouleversements remarqués par les Innus de Pessamit depuis quelque temps s’ajoutent à la longue liste de ceux auxquels la communauté doit faire face depuis une centaine d’années.
« On a eu beaucoup d’effets cumulatifs en raison de la colonisation. Notre territoire est grugé par le gouvernement et l’industrie forestière. Depuis la création des réserves, on a été obligés d’adopter un mode de vie plus sédentaire, et des traditions se sont perdues à cause des pensionnats, égrène Adélard Benjamin. Pour nous, c’est important que nos gens retournent sur le territoire. On veut qu’ils mangent de nouveau du castor et des petits fruits parce qu’apparemment, nos mets étaient meilleurs pour la santé que ceux du McDonald’s! »
De belles retombées
Parlant d’alimentation, un prochain volet du projet de recherche vise à recueillir des recettes traditionnelles mettant à l’honneur airelles, chicoutais, framboises et bleuets. De petites fiches décrivant les fruits ont déjà été produites.
En février dernier, le Conseil des Innus de Pessamit a aussi lancé un livre, l’atlas thématique Bouleversements climatiques sur le Nitassinan de Pessamit — Le temps qui change.
Cet ouvrage* évoque les changements climatiques vécus par la communauté innue, tout en contribuant à sa résilience. Il a été rédigé en collaboration avec les membres de la communauté de Pessamit, dont Adélard Benjamin et Éric Kanape, biologiste et conseiller en environnement.
Des gens de Pessamit y témoignent de l’impact des changements climatiques sur leur mode de vie, qui s’ajoutent, comme le rappelait Adélard, à ceux de la colonisation et de l’exploitation des ressources, notamment forestières.
Des études collaboratives, le coordonnateur de projet en prendrait toujours plus.
« C’est dans notre culture, d’être proches de la nature. Je pense qu’on a quelque chose à apporter aux allochtones. Ça pourrait être à notre avantage de travailler ensemble, face aux défis environnementaux qui s’annoncent pour l’avenir », suggère Adélard Benjamin.
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* Bouleversements climatiques sur le Nitassinan de Pessamit — Le temps qui change est un ouvrage collectif dirigé par les professeurs Marie Saint-Arnaud, associée à l’Institut des sciences de l’environnement (ISE), Anne de Vernal, sciences de la Terre et de l’atmosphère, du Geotop, Pierre Drapeau, sciences biologiques, du Centre d’étude de la forêt (CEF), et Philippe Gachon, géographie, du Centre pour l’étude et la simulation du climat à l’échelle régionale (ESCER).
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