FabRégion Bas-Saint-Laurent : réinventer un territoire

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© Patric Nadeau FabRégion
Created with Lunacy 4 min

Ni programme ni structure, FabRégion est un mouvement. Un mouvement qui, ici au Bas-Saint-Laurent, avance déjà depuis cinq ans. Et pour en cerner les contours, il m’a fallu partir d’un exemple personnel simple, mais concret : une cheminée à déconstruire.

En 2023, j’ai fini par trouver un entrepreneur pour remplacer le revêtement de ma toiture. Du haut de son échelle, il m’a lancé : « On fait quoi avec ta cheminée qui part par plaques? » Je l’attendais. « Défais-la, s’il te plaît. Fais-moi un tas de briques juste ici. »

Une fois sa besogne terminée, il s’est risqué : « Tu vas faire quoi avec? » Oh, mille possibilités : une spirale aromatique, un banc, un foyer. Les briques sont vite parties : mon entrepreneur en a pris pour un muret, une amie pour son jardin, puis moi pour rafistoler, bricoler, combler. Mais les derniers spécimens, pleins de mortier, orphelins, se sont retrouvés à l’écocentre. J’en étais un peu gênée.

Pourtant, je venais de faire ce qu’il fallait : trouver d’autres vies à mes briques, en en disposant intelligemment et en partageant cette ressource « qui n’a pas de fin de vie », pour citer Émilie Dupont, conseillère, Stratégies en économie circulaire et économie de la fonctionnalité et de la coopération à la SADC du Kamouraska.

Je ne l’ai appris que bien plus tard : mon tas de briques, c’était en fait l’incarnation miniature de projets comme on peut en trouver au cœur d’une FabRégion.

© Zooey Li, Unsplash

Chiffrer l’autonomie

Quelque part en 2020, le Bas-Saint-Laurent a rejoint le réseau international issu du mouvement des FabCities en devenant la première FabRégion canadienne à s’y engager formellement.

La pandémie a agi comme électrochoc. Il y avait pénurie d’œufs dans les épiceries alors que la région en produit largement. Le Bas-Saint-Laurent s’est rendu compte qu’il avait tout intérêt à se structurer — non pas pour se couper du monde, mais pour être moins vulnérable sur le plan de son approvisionnement et limiter ce genre d’aberration.

Le projet de développement territorial qu’est FabRégion repose sur une idée simple : augmenter l’autonomie régionale, soit le ratio entre ce que l’on consomme et ce que l’on produit sur une zone donnée. L’objectif? Atteindre 50 % d’ici 2054 dans les secteurs de l’agriculture, de l’énergie et du manufacturier.

Ici, les réflexions sont menées selon quatre axes, correspondant à autant de besoins fondamentaux de la pyramide de Maslow : se loger, se nourrir, se vêtir, se déplacer. Le tout s’articule autour d’un comité de pilotage (le COPIL, une sorte de CA), d’un comité de coordination et de groupes de travail — un par axe.

Mais pour savoir d’où l’on part et comment l’on évalue l’atteinte de l’objectif de 50 %, il a d’abord fallu dresser des portraits théoriques. On y a évidemment découvert des forces (93 % d’autonomie en poissons et fruits de mer), mais aussi des faiblesses (le fait d’importer l’immense majorité des matériaux de construction — comme… des briques).

Nourrir le Bas-Saint-Laurent © Boris Plique, FabRégion

Se loger autrement — un exemple

« On ne produira jamais tous les matériaux ici. Mais on peut réutiliser. Et ça, ça change tout », nuance fièrement Mylène Joncas, directrice de Créneau Écoconstruction. Elle connaît l’écosystème de la construction par cœur : les manufactures, les entreprises, les filières, les limites.

Elle me parle de l’initiative Brique Recyc, justement, fomentée dans un corridor lors d’un congrès, alors que se croisent un architecte, un entrepreneur et un citoyen passionné de réemploi. Un exemple typique de ce qui se trame dans une FabRégion : un projet technique, oui, mais surtout un maillage social. Avec l’aide de Synergie BSL, le comité qu’elle dirige – se loger – a rapidement pu identifier une entreprise d’économie sociale (CENTRAP) pour accueillir cette machine qui… nettoie la brique pleine de mortier et la rend comme neuve!

De toute évidence, je n’étais pas la seule à trouver que ça n’avait aucun sens de jeter des briques usagées. Avoir su, je leur aurais envoyé les miennes.

© FabRégion

 

Apparemment, pas mal tout peut être réemployé. Il reste quand même des enjeux culturels et logistiques à résoudre : « La démolition, ça va vite. La déconstruction, ça demande un plan. » Séparation, entreposage, transport, entrepreneurs motivés, municipalités exigeantes… Malgré tout, les mentalités évoluent et les exemples émergent. Formations à la déconstruction, nouvelles pratiques de tri sur les chantiers, projets citoyens ou initiatives publiques esquissent un changement progressif et organique. On pense, par exemple, au bâtiment de la MRC de Matapédia, au marché public de Matane ou au futur comptoir de réemploi imaginé par La Couverte | Construction communautaire, qui démontrent qu’un changement profond s’opère.

Et, un peu comme pour la dissémination de mon tas de briques, beaucoup de monde a un rôle à y jouer : population, élues et élus, entreprises, organismes, etc.

Événement Textile © Leo Moffet, FabRégion

(Re)devenir résilients

Stéphane Poirier, professeur de géographie au Centre matapédien d’études collégiales, souligne cette force majeure du Bas-Saint-Laurent : sa mobilisation citoyenne. Des gens qui se présentent aux rencontres (il est lui-même membre citoyen du COPIL), posent des questions, s’organisent en groupes de travail, contribuent à façonner les orientations.

Pour l’enseignant, la démarche s’inscrit dans une logique de biorégion, c’est-à-dire une dynamique qui échappe aux frontières administratives pour suivre les contours naturels des écosystèmes et des communautés, dans leurs spécificités et leurs besoins propres. « On ne redeviendra jamais complètement autosuffisants. Mais on peut redevenir résilients. Moins dépendants d’un système mondialisé qui ne tient qu’à un fil », résume-t-il. 

Mylène l’exprime autrement : « Sans revenir à l’époque de nos grands-mères, on peut quand même retrouver certains réflexes : débrouillardise, proximité, circuits courts. »

© Jean-François Lajoie

Le temps de faire région

La mairesse de Saint-Pascal, Solange Morneau, elle aussi membre du COPIL, à titre d’élue, insiste : « Nous devons nous organiser. » Pour elle, le problème réside dans le temps politique. « Un mandat, c’est quatre ans. FabRégion, c’est 2054. C’est difficile, pour des élus, de se sentir concernés par quelque chose qu’ils ne verront pas aboutir. » Elle déplore que certains trouvent la démarche abstraite ou trop vaste. En plus d’y croire profondément, elle ajoute que les municipalités peuvent être un levier puissant dans la transition — pour peu qu’elles soient accompagnées.

Que ce soit dans le soutien à l’émergence et au maintien des marchés publics, la gestion des matières résiduelles, la mutualisation d’équipements, l’encouragement à la sobriété dans nos habitudes de consommation, FabRégion et ses groupes de travail peuvent servir de liants, de facilitateurs entre les idées, les acteurs, les projets et leur réalisation — comme le mortier qui tient la brique dans une construction.

Pour illustrer son propos, Solange donne l’exemple de Trois-Pistoles et de son acquisition d’une défibreuse pour valoriser le textile qui servira à tout le Bas-Saint-Laurent ainsi que des projets émergents en chanvre ou dans la filière des produits forestiers non ligneux (PFNL). Elle souligne, elle aussi, la mobilisation citoyenne, qui n’a jamais été aussi forte.

Cohérence et microdécisions

La transition est moins une suite de grands projets qu’un ensemble de « microdécisions » qui, mises bout à bout, changent la culture du territoire, m’explique Stéphane. « On a construit un système basé sur la croissance infinie, dit-il. Mais notre territoire, lui, a des limites. FabRégion, c’est une façon d’habiter ces limites intelligemment. » L’enseignant aime faire rimer autonomie avec cohérence — soit produire ce que l’on peut de manière sensée, et réduire notre vulnérabilité liée à des ressources essentielles qui viennent de trop loin.

« L’autonomie ne doit pas [non plus] être anxiogène, abonde Émilie. On ne la bâtit pas par peur : on la vise pour se redonner du pouvoir comme territoire! » Les comités qui s’organisent sont, pour reprendre ses termes, « des espaces d’actions » qui mobilisent et rassemblent.

Je revois le tas de briques dans ma cour, et j’en suis tout à coup moins honteuse. Fière, même. Comme les voix de Mylène, de Stéphane, de Solange et d’Émilie, chacune d’elle s’est inscrite dans une autre logique, dans des projets qui ont transcendé leur statut initial de résidus de cheminée. Elles sont devenues autre chose.

Elles se révèlent à l’image des paroles et de l’implication des personnes interviewées, qui s’imbriquent comme des matériaux que l’on assemble avec soin. Et il se trouve là, l’avenir de ma région : un territoire où l’on sait reconnaître que ce que l’on a est la base de tout ce que l’on construira ensemble. 

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