Une bénévole dans la serre collective de Moffet. Comme les semis ont été démarrés tôt, on a déjà cueilli des radis et laitue et on pourra bientôt se régaler de concombres! © Émilie Parent-Bouchard
C’était l’un des villages les plus dévitalisés de la province… jusqu’à tout récemment. À force de multiplier les initiatives collectives en matière de sécurité alimentaire, cette municipalité de quelque 200 âmes a capté l’attention de la communauté étudiante de HEC Montréal.
De Rouyn-Noranda, il faut près de deux heures pour rallier Moffet, un petit village du Témiscamingue. Depuis Montréal, l’itinéraire le plus court proposé par Google Maps annonce un crochet par l’Ontario avant l’arrivée à destination, pas loin de huit heures plus tard.
L’éloignement des grands comme des plus petits centres pousse la population de Moffet à faire preuve de débrouillardise et de prévoyance. Faire ses courses prend 1 h 30 aller-retour : mieux vaut relire sa liste d’épicerie deux fois avant de quitter la maison! Mais grâce à la créativité et à l’audace du conseil municipal ainsi qu’à l’implication des citoyennes et citoyens, les choses sont en train de changer.
On est condamné à innover parce que le système nous a essentiellement laissés tomber
« Moffet était, il y a quelques années, une municipalité dévitalisée, la pire dans la région. On est condamné à innover parce que le système nous a essentiellement laissés tomber », fait valoir le maire, Alexandre Binette, heureux d’accueillir les 17 étudiantes et étudiants en innovation sociale et développement durable du professeur spécialisé en décroissance soutenable, Yves-Marie Abraham. « Mais au moins, relativise-t-il, on n’a pas beaucoup de choses à casser avant de recommencer quelque chose de nouveau. »
Une serre fédératrice
Tout a commencé quand la station-service — le seul endroit où acheter une pinte de lait à Moffet — menaçait de fermer ses portes. La Municipalité ne s’est pas contentée de la racheter pour en confier la gestion à un entrepreneur : elle y a greffé une cuisine de transformation dernier cri que les citoyennes et citoyens sont libres d’utiliser, ainsi qu’un marché public.
Mais c’est la construction d’une serre qui a vraiment soudé le village, insiste le maire, précisant qu’ils sont 42 « jardinières et jardiniers collectifs sur une population d’un peu plus de 200 âmes […] Il n’y a rien de plus l’fun que d’être là, en train de regarder les tomates pousser », assure celui qui rêve d’une production suffisante pour fournir un panier de légumes à toutes les familles. « Ce qui est grandiose là-dedans, c’est que des gens qui, normalement, ne devraient pas se parler, devraient être de petits agents économiques tout seuls chez eux à consommer, tout d’un coup, sont là, ensemble. »
Pour le professeur Abraham, c’est quand des municipalités comme Moffet sont abandonnées par le système qu’elles peuvent « s’engouffrer dans la brèche pour tenter des trucs ». Et ce sont ces lieux, où se manifestent de nouvelles façons d’occuper le territoire et de penser l’autonomie, qu’il fait visiter à ses étudiantes et étudiants de HEC lors des « campus buissonniers » tous les étés depuis quatre ans.
Tout d’un coup, on a des humains qui, spontanément, se mettent ensemble et disent : on va le faire pour nous-mêmes, par nous-mêmes.
« Ça donne tort aux économistes qui présentent les humains comme des égoïstes systématiques. C’est un énorme travail à faire dans mes cours : réussir à montrer aux étudiants que ce n’est pas dans la nature humaine d’être comme ça, c’est le système dans lequel on est qui nous force à être des espèces d’égoïstes », plaide-t-il, pointant les autres initiatives de mutualisation de Moffet, comme la voiture électrique en autopartage et l’aménagement d’un gym collectif dans l’ancienne école.
Quand les citadines et citadins arrivent en campagne
Dorian Monceau l’avoue, la décroissance sur les bancs d’école avait quelque chose d’un peu « nébuleux ». Maintenant que l’étudiant a les deux pieds sur le terrain — et les deux mains dans la terre —, il y voit déjà un peu plus clair.
« À la base, c’est quelque chose que je ne comprenais pas. Et au fur et à mesure, on se rend compte que c’est concret : il s’agit juste de remettre au centre des choses qui se font depuis toujours et de leur redonner l’importance qu’elles avaient. Cultiver ensemble : c’est la base », laisse tomber l’étudiant, aussi inspiré par le « bien-être social » que procure le fait d’accomplir quelque chose, toutes générations confondues.

Lili Mai Carbonneau, étudiante à la maîtrise en gestion de l’innovation sociale, approuve ce point de vue. Réfléchir à la revitalisation et à la décroissance par le prisme de Moffet l’inspire, dit-elle. Ce qui se joue dans ce village, « ce sont des tendances qu’on observe à travers le monde. Les périphéries vivent l’exode rural parce que les gens cherchent des emplois. Ils ne sont pas capables de subvenir à leurs besoins essentiels chez eux, donc ils sont obligés de se déplacer », illustre-t-elle, heureuse de constater qu’il est envisageable d’inverser la tendance. « Et le fait qu’il y ait des gens nés à Moffet, y ont grandi, sont partis en ville et y reviennent, c’est formidable. »
En route vers l’autonomie
Si l’étudiante s’interroge encore sur le partage du leadership et les processus décisionnels entourant la serre, la chargée de projet en sécurité alimentaire de la Municipalité a un début de réponse. Travailleuse sociale de formation, Marie-Claude Légaré-Coderre fait valoir que, dès janvier, le groupe de bénévoles s’impliquera activement dans la planification des cultures.
« Ce que je souhaite, c’est d’aller vers un leadership partagé. On essaie de prendre des décisions par consensus, et d’aller vers l’autonomie de gestion du groupe. J’aime dire que je travaille pour que, dans deux ans, le groupe s’autogère, ait développé ses connaissances et son mode de fonctionnement », illustre-t-elle.
Elle se réjouit par ailleurs de voir les pouces les plus verts donner au suivant. « Les gens ont appris comment fonctionne une serre de formule 1 comme ça, et là, c’est la transmission qui se passe d’une personne à l’autre. Il y a aussi des nouveaux jardiniers et jardinières avec des enfants du primaire, du secondaire, donc ça va créer des relations intergénérationnelles », relate-t-elle, en référence au « Jardin des jeunes », aux parcelles de maraîchage extérieures et au verger qui seront aménagés cet été.
Assez de projets et d’effervescence pour que le jardinier-maraîcher municipal embauché cette année ait envie de déménager ses pénates au village — s’il peut trouver une maison à vendre. Parce qu’au fond, le projet collectif est peut-être en train de redéfinir la richesse, une tomate à la fois, croit Jérôme Robert. « C’est la sécurité alimentaire, mais c’est aussi le vivre-ensemble », laisse-t-il tomber.
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