© Marc Robitaille

L’Université Laval se chauffe aux restes de table

Première université carboneutre au Québec en 2015, l’Université Laval ne se repose pas sur ses lauriers climatiques. Sa dernière action : utiliser du gaz naturel renouvelable pour alimenter son réseau de chauffage.

Économie / 11 janvier 2019

« Il nous reste encore du travail à faire, mais on souhaite devenir carboneutre à la source et même carbonégatif », annonce fièrement le vice-recteur à l’administration de l’Université Laval, André Darveau. Pour que les bottines suivent les babines, l’Université devra réduire à zéro ses rejets de gaz à effet de serre (GES) au lieu de compenser les émissions actuelles en plantant des arbres ou en achetant des crédits carbone.

Pour y parvenir, l’Université Laval est devenue le premier grand établissement d’enseignement à miser sur le gaz naturel renouvelable (GNR). Elle va remplacer un million de mètres cubes de gaz naturel par du GNR (soit 8 % de sa consommation) pour alimenter son circuit de chauffage. Cette transition énergétique permettra à l’université de réduire ses GES de 1888 tonnes équivalent CO2, ce qui, selon le calculateur du Fonds d’action québécois pour le développement durable, revient à retirer de la circulation environ 600 voitures qui parcourent annuellement 15 000 km.

Pour l’instant, le GNR est plus cher que le gaz naturel – un combustible fossile puisé dans le sol, tout comme le pétrole –, ce qui augmentera la facture énergétique de l’établissement de près de 250 000 $ par an. « Ces sommes ont été dégagées par d’autres projets réalisés au cours des dernières années », indique André Darveau. De 2006 à 2017, l’Université affirme avoir réduit ses émissions de GES de 34 %, en misant notamment sur l’efficacité énergétique et sur l’optimisation de ses systèmes de chauffage et de ventilation. La chaleur générée par le Colosse, le superordinateur de l’Université, est par exemple récupérée pour chauffer le stade de soccer. L’établissement a aussi construit un centre de gestion des déchets dangereux alimenté par un système de géothermie et il a ajouté une chaudière électrique à son système de chauffage. « Dans un contexte global d’économie d’énergie, le projet GNR devient rentable », souligne le vice-recteur.

En plus de réduire son empreinte carbone, cette décision permet à l’Université Laval de jouer un rôle de chef de file et de se positionner pour recruter des étudiants. « Les jeunes sont sensibilisés à cette réalité-là, et on veut faire notre part pour le futur », note André Darveau.

Le gaz naturel renouvelable qu’utilise désormais l’Université Laval est produit grâce à la biométhanisation des déchets compostables de l’usine de Saint-Hyacinthe. La Ville a récemment agrandi l’usine pour produire 13 millions de mètres cubes de GNR par année (à partir de quelque 210 000 tonnes de déchets organiques), dont une grande partie est écoulée par Énergir, la principale entreprise de distribution de gaz naturel au Québec, anciennement Gaz Métro. « Ça fait plus de 10 ans qu’on rêvait d’injecter du GNR dans notre réseau », affirme Sophie Brochu, présidente et chef de la direction d’Énergir, qui se réjouit d’ajouter une première université parmi ses clients fournis en GNR.

usine de biométhanisation de Saint-Hyacinthe
L’usine de biométhanisation de Saint-Hyacinthe, vue du ciel. Elle produit chaque année environ 13 millions de mètres cubes de gaz naturel renouvelable, dont 11,5 millions sont revendus à Energir. © Robert Gosselin

Alors que plusieurs projets d’usines de biométhanisation sont à l’étude au Québec – en raison notamment de l’interdiction graduelle, à compter de 2020, de l’enfouissement des matières compostables –, Énergir souhaite trouver d’autres sources d’approvisionnement pour produire davantage de gaz naturel renouvelable. Une étude réalisée pour l’entreprise par WSP et Deloitte a récemment démontré que 66 % du gaz naturel au Québec pourrait être produit à partir de sources renouvelables d’ici 2030, et que 82 % de cette production proviendrait de la transformation de la biomasse forestière.

De quessé?

  • La biométhanisation (ou digestion anaérobie) est un processus biologique naturel de décomposition de la matière organique par des microorganismes (bactéries) qui s’activent dans des conditions anaérobiques (sans oxygène). La digestion de la matière organique génère à la fois du biogaz, une énergie renouvelable riche en méthane, et du digestat, un résidu riche en éléments fertilisants. 
  • La biomasse forestière est l’ensemble des résidus provenant de l’aménagement des forêts publiques ou privées (arbres, branches après coupe ou élagage..), de procédés industriels (écorces, sciures, copeaux..) ou encore de travaux de construction.

Pour produire ce GNR « forestier » de seconde génération, Énergir met à l’essai une technologie de production qui sera opérationnelle d’ici 2021. « Les procédés de biométhanisation des déchets sont déjà connus depuis plusieurs années, mais avec les résidus forestiers, on est en amont de la courbe de l’innovation », signale Sophie Brochu.

En plus de lui fournir de l’énergie renouvelable, Énergir a aussi conclu un partenariat de recherche avec l’Université Laval pour faciliter la production de GNR à partir de résidus forestiers. Le but : augmenter la proportion de GNR dans le réseau d’Énergir.

Le partenariat de recherche avec l’Université Laval permettra donc d’accélérer la courbe d’apprentissage afin de mettre en marché une plus grande quantité de GNR. « Il va falloir qu’Énergir développe sa culture forestière, en apprivoisant le secteur forestier et en se laissant apprivoiser », observe Évelyne Thiffault, chercheuse à l’Université Laval, spécialisée dans le domaine de la biomasse forestière, qui travaillera sur le projet de recherche.

Pendant qu’Énergir testera des technologies pour convertir le bois en GNR, la professeure étudiera davantage le volet forestier afin d’optimiser l’approvisionnement en biomasse. « Il y a toute une filière à professionnaliser, peu importe l’utilisation finale de la biomasse, explique-t-elle. On veut regarder par exemple comment la récolte des résidus forestiers peut aider la sylviculture et l’aménagement forestier. » Autrement dit, en enlevant plus de débris au sol, il devrait être plus facile de planter de nouveaux arbres ou de favoriser la croissance des arbres présents.

Évelyne Thiffault est ingénieure forestière avant d'être professeure au Département des sciences du bois et de la forêt de l'Université Laval. © Guillaume Roy

« On veut aussi faire des recherches sur la caractérisation des sources de biomasse forestière pour améliorer la qualité de la matière première », ajoute Évelyne Thiffault, qui croit qu’Énergir peut contribuer efficacement à la lutte aux changements climatiques en misant sur le GNR. Et la présence de cet acteur de premier plan ne peut que profiter à l’ensemble de la filière, conclut-elle.

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