Carburer aux déchets

Au lieu d’enfouir ses déchets, la ville de Saint-Hyacinthe mise depuis 2008 sur la biométhanisation pour produire du gaz naturel renouvelable à partir de matières résiduelles. La demande est si grande qu’elle vient d’agrandir ses installations, ce qui permettra d’éviter l’émission de 49 000 tonnes de CO2 par année, soit l’équivalent du retrait de la circulation de plus de 15 000 voitures sur un an.

Techno / 24 mai 2018

En 2008, la ville de Saint-Hyacinthe devait transporter 14 000 tonnes de déchets, produits par l’usine de traitement des eaux usées, pour les enfouir à plus de 100 kilomètres. Un non-sens sur les plans écologique et économique, souligne Brigitte Massé, directrice des communications de la municipalité. « C’est en cherchant une solution pour gérer les boues municipales que notre équipe a trouvé des projets de biométhanisation en Europe qui permettaient de transformer les déchets en carburant, explique-t-elle. On a commencé par les boues, mais on s’est rapidement rendu compte qu’on avait un gisement de matière résiduelle à exploiter. »

C’est ainsi que l’usine de biométhanisation de Saint-Hyacinthe, inaugurée en 2010, a graduellement augmenté son approvisionnement en transformant les matières organiques résidentielles de 100 000 citoyens provenant de 25 municipalités, puis les matières provenant des entreprises agroalimentaires implantées à proximité, telles que Liberté, Agropur et Saputo.

Ces entreprises avaient le même problème que nous, car elles devaient envoyer leurs matières résiduelles très loin. Notre usine a réduit les coûts de transport et leur empreinte environnementale.
Brigitte Massé

 

D’abord conçue pour produire 1,6 million de mètres cubes de biogaz par an dans le but d’approvisionner la ville en carburant renouvelable pour sa flotte de véhicule et pour chauffer ses bâtiments, l’usine a récemment été agrandie pour produire 13 millions de mètres cubes de gaz naturel renouvelable (GNR). Pour écouler toute cette énergie, la municipalité a conclu une entente d’approvisionnement avec Énergir (anciennement Gaz Métro) qui s’échelonne sur 20 ans.

Au total, ce sont 130 240 tonnes de matières résiduelles qui seront valorisées au cours de la prochaine année au lieu d’être enfouies. « Et ce n’est qu’un début », estime Brigitte Massé, car d’autres ententes devraient être conclues prochainement pour atteindre la pleine capacité de production de l’usine, soit 16 millions de mètres cubes de GNR.

Une nouvelle ère

Alors que Québec souhaite interdire graduellement l’enfouissement des matières putrescibles à compter de 2020, Énergir souhaite en profiter pour se positionner en tant que leader du GNR. C’est pourquoi l’entreprise a déposé un ensemble de mesures à la régie de l’énergie pour favoriser l’émergence de la filière au Québec. Sa proposition phare : acheter le GNR à un tarif de 22 $ par gigajoule (soit 0,83 $ par mètre cube) au lieu du tarif de 3 à 4 $ par gigajoule payé pour le gaz naturel, peu importe son origine, avant cette mesure. « Ça change complètement la donne et plusieurs producteurs potentiels sont en train de refaire leurs calculs », remarque Mathieu Jonhson, directeur Développement du GNR chez Énergir, qui croit que ce tarif reflète mieux les coûts de production de cette énergie renouvelable.

Gaz naturel renouvelable_Digesteur_St-Hyacinthe
La méthanisation dans le digesteur génère du biogaz qui est ensuite acheminé aux stations service. (© Brigitte Massé / Ville de Saint-Hyacinthe)
Gaz naturel renouvelable_Pompes GNR_St-Hyacinthe

« La demande des clients pour le gaz naturel renouvelable est tellement forte que nous n’en avons pas assez pour desservir la clientèle qui souhaite être carboneutre », soutient Mathieu Johnson, qui reçoit énormément de demandes, sans avoir besoin d’en faire la promotion.

L’Oréal Canada est une de ces entreprises qui s’approvisionnent désormais à 100 % en GNR pour ses procédés industriels, explique Jean Victor Pycke, vice-président industrie, chez L’Oréal. « Pour nous, c’est plus qu’une priorité, c’est une valeur, dit-il. On doit être cohérent et ça serait incompatible d’offrir des produits de belle qualité qui détruisent l’environnement. »

Si le tarif pour le GNR est plus élevé que le gaz naturel conventionnel, il est toutefois très compétitif quand on le compare à d’autres sources d’énergie renouvelable, ajoute Mathieu Johnson. « De plus, les clients n’ont pas à investir dans les infrastructures, car le système de chauffage est le même », dit-il. Pour L’Oréal, la prime en vaut la chandelle, mais l’entreprise s’est d’abord assurée d’optimiser son efficacité énergétique pour réduire ses dépenses.

La ville de Saint-Hyacinthe a investi 27 millions de dollars dans cette aventure, alors que le Fonds vert, du gouvernement du Québec, a injecté 42,4 millions et le gouvernement canadien 11,4 millions.

D’ici cinq à sept ans, le projet sera autofinancé et la ville commencera à faire des profits, grâce à des revenus annuels de 5,8 millions de dollars, ce qui réduira la charge fiscale des citoyens.
Brigitte Massé

De plus, la municipalité générera des économies annuelles d’environ 1,5 million de dollars en transport et en enfouissement des boues et de 500 000 $ en chauffage des bâtiments. Une fois l’énergie produite, les matières organiques résiduelles sont aussi valorisées sous la forme de terreau, notamment sur les terrains municipaux, évitant ainsi l’utilisation d’engrais chimique.

D’ici 2025, Énergir aimerait faire passer la proportion de GNR utilisé annuellement au Québec de 0,5 à 5 % de la consommation énergétique, en misant notamment sur l’émergence de plusieurs projets à Beauharnois, Montréal, Québec, Longueuil, Laval et plusieurs autres endroits au Québec. Le géant de l’énergie teste aussi une technologie de 2e génération pour transformer les résidus forestiers en GNR.

L’usine de biométhanisation de Saint-Hyacinthe en bref…

  • 130 240 tonnes de matières résiduelles valorisées (et plus).
  • 80 M$ : investissements nécessaires pour bâtir l’usine, dont 42,2 M$ du Fonds vert.
  • 5,8 M$ : revenus annuels liés à la vente de GNR.
  • 3,6 M$ : profits annuels estimés, incluant 1,5 M$ d’économies pour Saint-Hyacinthe en transport et en enfouissement des boues et 500 000 $ d’économies annuelles en chauffage des bâtiments.
  • 49 000 tonnes de GES évitées annuellement.
  • 13 millions de mètres cubes : quantité de gaz naturel renouvelable produit en 2018. Potentiel de production de 16 millions de mètres cubes.
  • Le processus complet de transformation des matières organiques par biométhanisation permet à la Ville de générer 50 % de biogaz, 40 % de terreau et 10 % d’autres produits.

La biométhanisation expliquée :

La biométhanisation (ou digestion anaérobie) est un processus biologique naturel de décomposition de la matière organique par des microorganismes (bactéries) qui s’activent dans des conditions anaérobiques (sans oxygène). La digestion de la matière organique génère à la fois du biogaz, une énergie renouvelable riche en méthane, et du digestat, un résidu riche en éléments fertilisants. (Source : RECYC-QUÉBEC)

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