
Dans Ahuntsic, dans une ancienne usine de textile reconvertie en ferme verticale, des fraises mûrissent en plein hiver. Cultivées à quelques pas des consommateurs montréalais, ces fraises sont le fruit de plusieurs années de recherche et de développement en agriculture urbaine.
Des rangées complètes de végétaux réparties sur six étages, des fruits d’un rouge éclatant, des coccinelles et des bourdons : on se sent en nature, ou presque. C’est ici que la compagnie Gush produit annuellement 14 tonnes de fraises, dont une grande partie destinée à sa première mise en marché hivernale au Québec.
« On travaille là-dessus depuis plusieurs années, c’est la première fois qu’on peut offrir nos produits au public québécois pendant l’hiver », précise fièrement Ophelia Sarakinis, le cerveau derrière le projet.
La fondatrice a eu la piqûre pour l’agriculture à l’adolescence. Son pouce vert s’est développé rapidement, au gré de ses ambitions. « J’ai commencé à faire du bénévolat dans une ferme bio à 15 ans, dans l’ouest de l’île de Montréal. C’est là que j’ai découvert à quel point cultiver de la nourriture pouvait être gratifiant », raconte-t-elle.
Inspirée par les pionnières et les pionniers des fermes urbaines québécoises, comme Lufa, Ophelia Sarakinis a commencé à expérimenter la culture intérieure en 2017. Elle a fait ses premières armes avec un système hydroponique bricolé dans le grenier de ses parents.
« J’ai testé les laitues, les fines herbes, mais je voulais me démarquer. Les fraises, encore peu cultivées en vertical, semblaient idéales. Il y a aussi le défi écologique ; les fraises sont souvent citées dans les fruits et les légumes contenant le plus de pesticides », explique-t-elle en faisant référence au Dirty Dozen, un palmarès de l’organisme environnemental américain EWG.

Cultiver une vision
Quelques printemps plus tard, Gush est né. En 2022, l’entreprise s’est installée dans Ahuntsic dans un bâtiment centenaire. Optimisé pour maximiser chaque mètre carré, cet espace permet de produire des fraises toute l’année, dans un environnement « idéal ».
La ferme comprend plusieurs salles éclairées par des DEL ajustables et des systèmes avancés de contrôle climatique. Une petite équipe, formée de biologistes et de spécialistes en culture maraîchère, y travaille quotidiennement.
Pour Ophelia Sarakinis, qui a poursuivi des études agricoles à l’Université McGill, la compagnie est aussi une affaire de famille. « Mes parents m’ont toujours soutenue dans cette aventure, affirme-t-elle. Mon père m’a aidée dès mes débuts et, aujourd’hui, je travaille aux côtés de mon futur mari, avec qui je partage ma vie depuis 12 ans. C’est notre projet commun, et cela lui donne encore plus de sens. »
Les consommateurs remarquent la différence avec les fraises qui viennent de l’extérieur du pays. C’est local, et ça se goûte.
La question du prix
Cultiver des fraises à l’intérieur, loin des champs, reste un défi logistique et financier. « Le coût de la main-d’œuvre est élevé, tout comme celui des équipements nécessaires pour recréer un climat parfait et exempt de pesticides », explique-t-elle.
Ces contraintes se reflètent sur le prix des fraises, plus élevé que celui des produits importés. À titre de référence, elles se vendent à environ 10 $ pour la barquette de 600 grammes, considérablement plus cher que ses voisines du Sud qui occupent le marché québécois en hiver.
« On sait que ce n’est pas accessible à tout le monde, et c’est un défi qu’on prend très au sérieux », ajoute l’entrepreneure. Pour rendre ses fraises plus abordables, Gush compte sur plusieurs stratégies à moyen terme : augmenter la production pour bénéficier d’économies d’échelle, intégrer davantage d’automatisation et améliorer les variétés cultivées pour augmenter les rendements.
« On aimerait bien sûr que notre produit rejoigne le plus de gens possible, c’est l’objectif », assure-t-elle. Malgré ces défis, les fraises de Gush trouvent preneurs. Offertes au marché Jean-Talon à Montréal et dans les paniers des Fermes Lufa, elles se démarquent par leur goût, mais aussi par leur fraîcheur. « Les consommateurs remarquent la différence avec les fraises qui viennent de l’extérieur du pays. C’est local, et ça se goûte », affirme-t-elle.
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Quand le local rencontre l’innovation
Si les fraises sont au cœur du projet, Ophelia Sarakinis voit plus loin. « On aimerait explorer d’autres petits fruits, comme les bleuets ou les framboises, une fois que nos processus pour les fraises seront parfaitement rodés », dit-elle.
Gush a aussi des ambitions d’expansion au Québec, mais aussi en Ontario, et souhaite participer à réduire les inégalités alimentaires dans des régions éloignées, où les fruits frais se font rares. « On croit vraiment que l’innovation technologique en agriculture, comme dans le cas de fermes verticales, pourra éventuellement avoir des effets positifs sur la sécurité alimentaire des populations qui habitent dans des régions isolées, comme le Grand Nord canadien. »
« On parvient à consommer 95 % moins d’eau que l’agriculture traditionnelle en recirculant l’eau à l’intérieur de la ferme. Ça peut faire une énorme différence dans des endroits où l’eau est plus rare », conclut-elle.
Pour Ophelia Sarakinis et son équipe, le futur de l’agriculture urbaine est déjà en marche. Le prochain défi de la compagnie sera maintenant de sortir de la région de Montréal, un objectif qu’elle compte bien atteindre en tentant de percer le lucratif marché des épiceries à grande surface.
Cet article provient d’un cahier spécial “Plaisirs” publié par le quotidien Le Devoir.