© Guillaume Roy / Unpointcinq

Propulser l’agriculture québécoise avec du charbon

Alors que le charbon a bien mauvaise presse, son pendant bio, le charbon à usage agricole, est un moyen efficace et reconnu pour lutter contre les changements climatiques. En séquestrant ainsi le carbone dans le sol, on augmente du même coup la fertilité des terres et le rendement des cultures.

Vivre ici / 07 juin 2018
Moins de GES !

Le biocharbon est en plein essor sur la scène internationale, car les technologies qui permettent de carboniser le bois en absence d’oxygène sont maintenant matures. Au Québec, entrepreneurs, chercheurs et municipalités souhaitent le valoriser pour améliorer la fertilité des sols tout en luttant contre les changements climatiques.

Alors que la demande pour le papier est en chute libre, de plus en plus d’entrepreneurs québécois cherchent de nouveaux débouchés pour les copeaux de bois, qui sont en fait les résidus produits dans les usines de sciage. Selon l’Association des producteurs de copeaux du Québec (APCQ), les régions du Saguenay–Lac-Saint-Jean–Chibougamau généreront un surplus de 250 000 tonnes métriques de copeaux cette année. Faute de débouchés, les scieries sont incapables de vendre leurs copeaux, qui représentent près de 15 % de leurs revenus.

Pour remédier à la situation, la MRC du Domaine-du-Roy et Pekuakamiulnuatsh Takuhikan (communauté innue de Mashteuiatsh), dans la région du Saguenay–Lac-Saint-Jean, misent sur le biocharbon avec la création de l’entreprise BioChar Borealis.

Biocharbon_Usine_BioChar Borealis
L'entreprise BioChar Borealis construit une véritable vitrine technologique à Mashteuiatsh. (© BioChar Borealis)

Le plan : valoriser la biomasse forestière et les résidus de scieries en les convertissant en biocharbon. Pour y arriver, l’entreprise achètera le « biochar » qui sera produit par Agrinova, un centre de recherche en innovation et en agriculture qui opérera une vitrine technologique de production de biocharbon à Mashteuiatsh. Agrinova mise sur une technologie de pyrolyse qui chauffe la biomasse à des températures supérieures à 250 °C, en absence d’oxygène. « Ce procédé produit trois extrants, du biocharbon, de la biohuile et du gaz de synthèse », explique Serge Simard, directeur de l’économie, de l’emploi et des partenariats stratégiques à Pekuakamiulnuatsh Takuhikan et responsable de projet pour la communauté de Mashteuiatsh.

BBQ « agricole »

Alors que le biocharbon peut être utilisé pour faire des barbecues ou encore pour la fabrication de composantes en caoutchouc, BioChar Borealis souhaite mettre en valeur le produit issu de la forêt boréale en agriculture, tout en faisant des projets de recherche et développement avec Agrinova.

Fort de son expertise dans le milieu agricole, Agrinova cherchera des débouchés pour le biocharbon dans les domaines de l’agriculture, de la remédiation des sols pauvres et de la foresterie. « Le biocharbon permet d’augmenter la rétention d’eau et améliorer les échanges d’éléments nutritifs dans le sol », précise Régis Pilote, chargé de projet en recherche et innovation pour Agrinova.

 
 
 

Comme le carbone est stabilisé dans le biocharbon, il peut prendre des dizaines, voire des centaines d’années avant de se décomposer, ajoute ce dernier. « L’utilisation du biocharbon est considérée comme un moyen de lutter contre les changements climatiques tout en améliorant la fertilité des sols et le rendement des cultures », dit-il.

 
En plus de séquestrer le carbone atmosphérique dans le sol, le biocharbon permet de réduire la consommation d’eau et l’apport en fertilisant à 50 % de la dose recommandée, tout en augmentant les rendements de 28 % en tomates et de 20 % en poivrons, peut-on lire dans une étude réalisée par Vicky Lévesque, doctorante en microbiologie alimentaire à l’Université Laval.

 

« Étonnamment, les travaux de recherche ont démontré que l’augmentation des rendements n’était pas occasionnée par une amélioration de la nutrition de la plante, mais plutôt par une meilleure activité microbienne dans le substrat amendé avec le biocharbon d’érable produit à 700 °C », est-il mentionné en complément.

Biocharbon_Biocharbon_Guillaume Roy
Les vertus du biocharbon en agriculture sont nombreuses. (© Guillaume Roy / Unpointcinq)

Une filière à exploiter

À l’Université du Québec à Chicoutimi (UQAC), Claude Villeneuve et son équipe de chercheurs envisagent une série d’expériences dans les forêts expérimentales de l’université, en lien avec le projet Carbone boréal, sur des terres agricoles et des parcs à résidus miniers pour pouvoir développer un protocole sur le marché volontaire de séquestration du carbone.

Et même si la construction de la vitrine technologique de Mashteuiatsh n’est pas terminée, le travail de recherche est déjà commencé, ajoute pour sa part Réal Bouchard, directeur général d’Alliance bois Saguenay–Lac-Saint-Jean, un regroupement des producteurs de bois de la région.

Pour accélérer le développement de la filière du biocharbon et développer de nouvelles applications pour les sous-produits de sciage, des industriels de la région, tels que la Coopérative forestière de Petit Paris, le Groupe Lignarex, les Scieries Lac-Saint-Jean, le Groupe Martel et la Scierie Girard, se sont regroupés afin d’analyser les possibilités et les applications du biocharbon produit à partir des essences de bois disponibles dans la région pour optimiser la chaîne de valeur, remarque encore Réal Bouchard.

Par exemple, un certain pourcentage de biocharbon pourrait être utilisé dans la fabrication de terreau horticole ou de terreau à plants forestiers pour le reboisement, pour l’enrichissement de sols très pauvres afin qu’ils retiennent plus d’eau et qu’ils soutiennent la croissance de la végétation, ou encore à la restauration de sites miniers par la rétention de métaux lourds. Les tests préliminaires, effectués avec des partenaires européens, laissent par ailleurs entrevoir un excellent potentiel agronomique.

Biocharbon_Serge Simard_Guillaume Roy
© Guillaume Roy / Unpointcinq

 

« Au lieu de payer seulement 80 $ la tonne comme c’est le cas actuellement, on souhaite payer 125 $ la tonne aux producteurs de copeaux. »
Serge Simard

Dans un premier temps, BioChar Borealis compte s’approvisionner exclusivement auprès des scieries, mais rien ne l’empêcherait d’utiliser les résidus forestiers au besoin. Dès que la Vitrine technologique sera fonctionnelle, à l’été 2018, les recherches pourront se poursuivre sur des applications spécifiques, mais aussi sur la valorisation des biohuiles et des gaz synthétiques, deux sous-produits du biocharbon.

Au total, neuf millions de dollars sont investis dans le projet qui créera dans un premier temps une douzaine d’emplois.

Propulser l’agriculture québécoise avec du charbon 3min.