© Bertrand Anel

Quand les arbres veillent sur les cultures

L’agroforesterie est une pratique agricole ancestrale qui associe des arbres à des cultures ou des pâturages. Cette technique, qui fait un retour en force dans de nombreux pays où elle aide les agriculteurs à se préparer aux changements climatiques, est testée au Québec.

Vivre ici / 25 juin 2019

Sur la route 132 entre L’Anse-à-Beaufils et Percé, le regard du promeneur se porte naturellement vers la mer où trône l’île Bonaventure. De l’autre côté, la vue est moins impressionnante, mais quand même intrigante : entre les forêts d’épinettes, d’étranges rangées d’arbres traversent les champs. C’est le laboratoire rural Agroforesterie et paysage de la MRC du Rocher-Percé, l’une des rares applications au Québec de l’agroforesterie, ce principe selon lequel les cultures tirent des bienfaits de la présence d’arbres.

Derrière ces plantations, qui occupent une trentaine de sites d’essai, un homme : Bertrand Anel. Ce Français d’origine est tombé amoureux du coin il y a une quinzaine d’années, alors qu’il étudiait à la maîtrise en agroforesterie à l’Université Laval. À l’époque, les friches envahissaient le paysage, conséquence de l’abandon d’une petite agriculture axée sur l’autosuffisance. « Il y avait de l’argent disponible pour remédier à cette situation, mais seulement pour du reboisement à l’aide d’arbres résineux, se rappelle l’agronome. On s’est demandé si on ne pourrait pas revaloriser ces terres grâce à l’agroforesterie. Cela permet de les entretenir et, donc, de maintenir un paysage ouvert. »

Agroforesterie à Percé Bertrand Anel
Bertrand Anel sur ses terres, au début du printemps. © Rémy Bourdillon

Les participants du laboratoire sont les propriétaires des terres. Ils reçoivent 80 % des frais relatifs à la plantation des arbres et à la taille des arbres, les 20 % restants étant à leur charge. Ils deviennent également propriétaires du bois des arbres, surtout des espèces feuillues nobles. En contrepartie, ils doivent conclure une entente avec un agriculteur qui viendra faire les foins. Les plantations se font en rangées bien espacées afin de faciliter le passage des tracteurs : pas question que l’arbre soit vu comme un irritant. Longtemps responsable du dossier auprès de la MRC, Bertrand Anel s’occupe aujourd’hui de l’entretien de façon contractuelle, car il s’est lancé récemment dans un projet de petite ferme bovine.

« De beaux arbres, ça donne de la valeur à la terre. »
Gabriel Sweeney

À Cap-d’Espoir, à quelques kilomètres à l’intérieur des terres, plus de 700 arbres ont été plantés chez Gabriel Sweeney, l’un des participants au laboratoire : chênes, érables, noyers, lilas, pommiers, merisiers. L’éleveur qui vient faire la moisson s’apprête à semer de l’avoine cette année. « De beaux arbres, ça donne de la valeur à la terre », s’exclame le retraité, qui ne regrette pas son ancienne friche. « Qui sait, peut-être que mes petits-enfants entailleront les érables un jour! »

Une arme simple contre les changements climatiques

À l’échelle mondiale, l’agroforesterie est considérée comme un moyen efficace d’atténuer l’effet des changements climatiques. Bien sûr, les arbres plantés séquestrent du carbone, mais ce n’est pas tout. Professeur à l’Université Laval et directeur du Groupe interdisciplinaire de recherche en agroforesterie (Giraf), Alain Olivier – qui est aussi l’ancien directeur de recherche de Bertrand Anel! – pourrait en parler longtemps.

Agroforesterie à percé: Une haie agroforestière dans l’Aude
Une haie agroforestière dans l’Aude, en France. ©Alain Cogliastro

« L’ombre des arbres permet une réduction des températures durant le jour, et tempère donc le microclimat d’une parcelle agricole », affirme-t-il. C’est un atout en zone tropicale, où l’ajout de zones d’ombrage permet de sauver des plantations de café, par exemple. Mais au Québec, les arbres ont aussi d’autres qualités, poursuit le professeur. « Ils apportent davantage de diversité d’insectes et d’oiseaux que les monocultures, ce qui rend possible une certaine lutte biologique. L’agroforesterie peut donc aider à lutter contre les nouveaux ravageurs de cultures qui vont migrer à la faveur des changements climatiques. »

C’est pour cela que les scientifiques à l’origine du projet Drawdown – qui ont classifié les actions les plus efficaces pour inverser le cours du réchauffement planétaire – ont comparé l’agroforesterie à une sorte de « Manhattan de la production alimentaire », optimisant à la fois l’espace horizontal et vertical.

« Peut-être que dans quelques décennies, le petit degré supplémentaire va changer le regard des gens sur ces terres. »
Bertrand Anel

Un patrimoine à conserver

Bertrand Anel l’avoue d’emblée : sur les terres venteuses de Percé, tout au bout de la péninsule gaspésienne, on est bien loin des problèmes de sécheresse. À quelques centaines de kilomètres de là, le Bas-Saint-Laurent a toutefois goûté à deux étés très secs d’affilée, en 2017 et en 2018, une situation dont auraient pu profiter des fermiers de la région gaspésienne. « L’an dernier, le ballot de foin se vendait 80 $ à Rimouski, au lieu de 30 $ habituellement. Quelqu’un qui a des champs bien entretenus aurait pu réaliser une bonne opération financière en faisant du foin à Percé! »

Agroforesterie à Percé : projet à Val-d'Espoir
Une haie en devenir sur une exploitation à Val-d'Espoir © Bertrand Anel

Pour cet homme dont l’accent toulousain ne s’est pas estompé avec les années, ce projet d’agroforesterie contribue surtout à préserver un pan d’histoire de sa Gaspésie d’adoption. « Cette maison appartenait à une dame du nom de Lucille, dit-il en pointant du doigt un joli bâtiment bleu. Les groupements forestiers lui ont proposé plusieurs fois de reboiser, mais elle a toujours refusé, par respect pour le travail de son grand-père qui avait défriché la terre. »

Elle a par contre accueilli avec bonheur l’idée de l’agroforesterie, qui pourrait revitaliser ses champs. « Est-ce qu’avec le temps, les racines des arbres vont aller chercher des éléments en profondeur, faire des feuilles qui tombent et modifier petit à petit la composition du sol? se demande Bertrand Anel. C’est une belle hypothèse scientifique. Ici, elle ne se démontre pas en quelques années, avec les temps très froids et la saison très courte. Mais moi, j’y crois. »

Car sa vision pour Percé se déroule sur le long terme. Ça tombe bien, c’est aussi l’échelle des changements climatiques… « Peut-être que dans quelques décennies, le petit degré supplémentaire va changer le regard des gens sur ces terres. Notre effort pour maintenir un potentiel agricole et déterminer quelles espèces d’arbres s’adaptent le mieux au paysage sera alors récompensé. »

Des caféiers à l’ombre

Idéale pour la culture des grains de café, l’agroforesterie permet de protéger les caféiers des brûlures des rayons du soleil. À tel point que d’après le rapport Drawdown, qui propose des solutions pour inverser le réchauffement climatique, la qualité des arbustes cultivés en forêt est meilleure et leur durée de vie de deux à trois fois plus longue qu’en monoculture. En plus, les cultivateurs font des économies sur les intrants nécessaires à la bonne croissance des caféiers.

Retombées positives

  • Amélioration de la productivité
  • Plus dans ses poches
  • Préservation de la biodiversité
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