Les Jardins de Métis en hiver © Marjelaine Sylvestre
Alors que décembre ouvre le festival de la monochromie hivernale, on a eu envie de se rappeler les couleurs qui, sous le manteau neigeux, préparent déjà leur retour. Pour les honorer, quoi de mieux qu’un voyage aux Jardins de Métis, qui célébreront leur centenaire en 2026?
En 1926, Elsie Reford caressait un rêve un peu fou : transformer le domaine dont elle venait d’hériter, à Grand-Métis, en une collection de plantes venues du monde entier. Un siècle plus tard, 3 000 espèces et variétés, dont des centaines de plantes rares, continuent de s’y multiplier, favorisées par un léger réchauffement du climat, mais surtout par des pratiques horticoles éprouvées.
Bien plus qu’un site touristique, les Jardins de Métis sont en effet un véritable laboratoire d’adaptation. Prenons le pavot bleu de l’Himalaya, réputé impossible à cultiver, qui est devenu l’emblème du lieu. Elsie Reford et ses équipes ont développé un savoir-faire unique permettant à cette plante délicate de prospérer loin de son climat d’origine. L’expertise, mais aussi la science, y sont pour beaucoup, m’expliquait cet été le directeur horticole des lieux, Jean-Yves Roy, qui rappelait que beaucoup de plantes des jardins ont été modifiées génétiquement pour survivre aux froids.
Reste que le jardinage implique de jongler constamment avec le climat. Après avoir longtemps travaillé à l’acclimatation des plantes issues de régions chaudes à leur nouvel environnement nordique, l’équipe horticole des Jardins de Métis fait maintenant face à des gels printaniers tardifs, à des épisodes de canicules et à des insectes apportés par la chaleur.
Un microclimat et des sols recréés
Pour accueillir des plantes issues de climats plus cléments, les Jardins de Métis bénéficiaient dès le départ d’un microclimat propice, grâce à la proximité de la mer, qui atténue les écarts de température, et à la protection d’une falaise peuplée de conifères filtrant l’air salin.
En hiver aussi, l’environnement est un allié. « Les jardins, qui sont encadrés par la forêt ou carrément situés sous couvert forestier, conservent plus longtemps leur couverture neigeuse, ce qui protège les plantes du gel au printemps, précise Jean-Yves Roy. Les températures sont moins froides en hiver, moins chaudes en été, et la période de croissance des plantes s’allonge en automne, puisque la mer agit comme un réservoir de chaleur. »
Côté sols, en revanche, il a fallu aider un peu la nature : « Au départ, le sol, composé de glaise, était peu fertile. Elsie Reford y a apporté de la terre et du compost. C’est ce que nous faisons encore aujourd’hui, en maintenant cette tradition d’enrichir les sols avec de la matière organique, dit Jean-Yves Roy. Mais à l’époque, les gens la trouvaient vraiment excentrique : elle échangeait des saumons [qu’elle pêchait] avec les agriculteurs du coin contre du fumier! »
Le climat se réchauffe
« Au printemps dernier, Ressources naturelles Canada a mis à jour les zones de rusticité, et notre région est montée d’une demi-zone, surtout dans les terres, poursuit Jean-Yves Roy. Ce réchauffement semble bénéfique, car on constate qu’on réussit à pérenniser certaines plantes qui, autrefois, ne passaient pas l’hiver. Par contre, pour d’autres — comme le pavot bleu, qui n’aime pas la chaleur —, ça pourrait être plus difficile. »
À quoi correspondent les zones de rusticité?
Les zones de rusticité servent de références aux jardiniers pour déterminer si une plante peut supporter les conditions climatiques qui y règnent. Plus le chiffre est bas, plus la zone subit des températures froides. Chaque zone est divisée en demi-zones, la lettre « b » correspondant à des conditions plus chaudes que celles de la lettre « a ». Bien que le saule de Boyd requière habituellement les conditions climatiques propres à la zone de rusticité 6 — où la température ne descend pas sous -20 °C —, un spécimen a réussi à s’acclimater et trône aujourd’hui au milieu des jardins de Métis, pourtant situés en zone 4a.
Aux Jardins de Métis comme ailleurs, on constate que les événements climatiques violents se multiplient. Les gels printaniers tardifs sont plus fréquents, et — même s’ils semblent loin de nous en cette fin d’année — les épisodes de canicules précoces sont une réalité qui complique la tâche des équipes du jardin, comme l’illustre Jean-Yves Roy.
« Les canicules précoces affectent énormément la végétation, à la fois sur le coup, mais aussi à long terme. S’il fait trop chaud au printemps, la floraison est très courte et les plantes montent parfois en graines avant même d’avoir eu le temps de faire leurs feuilles. Quand la canicule arrive au moment de la plantation, les plantes n’ont même pas eu le temps d’établir leurs racines. C’est très violent, et elles vont s’en ressentir tout le reste de la saison. »
Heureusement, le couvert forestier n’est jamais bien loin pour dispenser de l’ombre et de la fraîcheur, et les ruisseaux qui serpentent à travers les Jardins de Métis assurent une irrigation des racines.

L’arrivée de plantes et d’insectes ravageurs venus du Sud
Le réchauffement du climat favorise l’apparition de nouvelles plantes envahissantes. La berce du Caucase et le phragmite sont ainsi étroitement surveillés au Bas-Saint-Laurent. Quant à la renouée du Japon, autrefois utilisée comme plante ornementale et largement répandue, elle est maintenant sous contrôle.
À en croire le directeur horticole, la région a une certaine expérience en la matière. « Dans les années 1930, on avait réussi à éradiquer l’herbe à poux entre Rivière-du-Loup et Gaspé, ce qui faisait de la région une destination recherchée par les personnes allergiques. Pour réussir, il faut arracher, arracher, ne pas laisser la plante monter en graines », raconte-t-il.
Mais l’allongement des périodes sans gel favorise aussi l’apparition de nouveaux insectes ravageurs (comme la cécidomyie, petit moucheron qui s’attaque aux bourgeons) et la prolifération inquiétante de ceux déjà existants. « On avait déjà des pucerons, mais au lieu d’avoir une génération par année, on en a maintenant deux, parfois trois, selon la saison. Si, par exemple, on a une première génération de 1 000 individus, en mai, dans un espace donné, la deuxième génération en comptera 30 000, puis la troisième un million. Voyez-vous tous les dommages que ça peut occasionner à la fin de l’été? », ironise Jean-Yves Roy.
Un conservatoire de plantes, pour conserver le passé et assurer l’avenir
Pour célébrer le centième anniversaire des Jardins de Métis, un système permettra d’identifier et de mettre en valeur les 100 plantes introduites par Elsie Reford. Une réserve a également été créée afin d’en assurer la pérennité, de les multiplier et de les conserver.
C’est aussi dans cet espace expérimental que des tests sont effectués en vue d’introduire de nouvelles plantes dans les jardins.
Entre le savoir-faire des jardiniers, les surprises climatiques et l’évolution des plantes, les Jardins de Métis sont en perpétuelle évolution. Qui sait quelles plantes y pousseront dans 100 ans?
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