Le profil donne accès à la menuiserie. Photo de courtoisie du Cégep de La Pocatière
Qu’est-ce que ça veut dire, « agir », quand on a 20 ans et la vie devant soi? Au cégep de La Pocatière, le tout nouveau profil en autonomie citoyenne forme bien plus que des habiletés pratiques: il répare quelque chose du lien entre les jeunes et le monde.
Je ne pensais pas que la rédaction de cet article m’amènerait à voir l’autonomie citoyenne comme forme d’apaisement.
Quand j’ai rencontré Sarah Chouinard, conseillère à la recherche, et Valérie Boulet-Thuotte, technicienne en écologisation, toutes deux membres du comité consultatif du profil en autonomie citoyenne du Cégep de La Pocatière, elles m’ont d’abord décrit quelque chose de très humble.
Elles évoquent un projet en rodage depuis 2024, structuré autour de deux pôles : l’alimentaire et le manufacturier. Pas une grande innovation. Pas un programme révolutionnaire. Plutôt une réponse pragmatique à ce qu’elles voyaient dans les corridors : des jeunes qui manquent d’argent, de compétences de base… et parfois de confiance en eux.
« Quand un étudiant ou une étudiante se rend compte qu’il ou elle peut cuisiner avec peu, réparer quelque chose ou comprendre comment c’est fait… ça change quelque chose dans sa posture », confie Sarah. Valérie, elle, a insisté sur l’importance de la pratique: « Beaucoup n’ont jamais appris à utiliser un outil. Ici, ils et elles peuvent essayer, se tromper, recommencer.»
C’est là que j’ai compris que la mission de ce profil ne ressemble pas à une vision idéologique. C’est du proche, du réel, du faisable. Et c’est peut-être ce qui le rend indispensable.
L’autonomie citoyenne comme savoir-faire… et savoir-être
L’autonomie citoyenne, ici, n’est pas une théorie. C’est un ensemble de compétences modestes :
- cultiver, cuisiner, conserver;
- réparer, bricoler, comprendre les matériaux;
- organiser, partager, collaborer.
Au fil de mes rencontres, un mot revient souvent : apaisement. Comme si revenir à des gestes concrets diminuait quelque chose de diffus : l’écoanxiété, l’insécurité alimentaire, la pression de « performer ». Le frigo du partage en est un bon exemple : les repas cuisinés pendant les ateliers sont mis à disposition de toute la communauté. Une petite solidarité, discrète, mais bien réelle.
Dans ce chantier encore jeune, certaines personnes ont laissé une empreinte forte. Chloé Gouveia, de Générations autonomes, en fait partie. Elle a contribué aux réflexions qui ont mené à la création du profil, financé par le ministère de l’Économie, de l’Innovation et de l’Énergie (MEIE), et a donné plusieurs des ateliers sur l’alimentation. Dans notre entretien, elle revient souvent sur deux notions : capacité et accueil.
« L’autonomie citoyenne, c’est un peu l’économie familiale revisitée, rigole-t-elle. On apprend à devenir capable, à comprendre le monde matériel autour de soi, à nourrir notre communauté et à partager. » Elle évoque aussi un espace où chacun et chacune se sent bien. « Les jeunes retournent aux ateliers parce qu’ils savent qu’il va y avoir de la bouffe… mais surtout parce qu’ils se sentent accueillis… Ça délie beaucoup de choses, sans jugement. »
Elle insiste : son travail n’était pas de « rendre les jeunes autonomes en cas de crise », mais plutôt de créer des milieux où ils se sentent capables. Capables d’apprendre, de toucher, de comprendre. Capables d’être utiles. Ce qu’elle explique rejoint parfaitement ce que Sarah et Valérie constatent, elles aussi : un déplacement intérieur, presque invisible, mais réel.
Axel
Et puis vint ma dernière entrevue : Axel. Un étudiant de la première cohorte. Un jeune qui a pris ce profil au sérieux, et qui n’en parle pas comme d’une « option parascolaire ». Il en parle comme d’un avant/après.
Il raconte comment il est entré dans le projet en cherchant simplement une activité de plus, sans attentes particulières — et parce que la bourse de 300 $ à l’issue des 45 h d’implication annuelle lui faisait de l’œil. Il décrit, avec une clarté désarmante, ce que les ateliers ont changé : la façon qu’ont ses camarades de se nourrir, sa confiance en son pouvoir d’agir et de fabriquer, le plaisir de travailler avec ses mains. Le goût de créer du lien.
« Tu te rends compte que tu peux faire quelque chose toi-même. Ça a l’air banal, mais ça change ton rapport à la vie de tous les jours », m’a-t-il confié. Il parle des semis, du potager, des repas collectifs, des projets pratiques. Il parle aussi des outils qu’il n’avait jamais touchés avant, des vêtements qu’il a appris à réparer, du sentiment de fierté qui vient avec un objet réparé plutôt que remplacé.
Ce qui m’a frappée, ce n’est pas tant ce qu’il égrène que la façon dont il le fait. Avec calme. Avec assurance. Avec la conviction que ces compétences vont lui servir — pas « plus tard », mais maintenant.
Une pédagogie du possible
Quand je relis les trois entrevues, quelque chose revient sans cesse : l’effet stabilisant du concret. Chaque personne que j’ai rencontrée, dans ses mots et sa posture, disait la même chose : que les jeunes ont besoin de toucher pour apprendre, de comprendre pour faire. Toutes s’entendent pour dire qu’il y a là-dedans un antidote discret à la fatigue du monde.
Le profil en autonomie citoyenne, encore tout chaud, encore imparfait, encore en construction, agit comme un laboratoire du possible. Il aide les étudiants et étudiantes à trouver un certain pouvoir d’agir. Pas un pouvoir théorique : un pouvoir senti, vécu.
Et il tisse, sans grands discours, une relation plus douce avec le territoire : le potager, la forêt nourricière, les matériaux récupérés, les repas partagés… tout devient prétexte à renouer avec autre chose que l’anxiété.
Les fenêtres de mes trois rencontres fermées, je réalise qu’elles sont autant de portes ouvertes sur un projet en mouvement. Et à l’issue de mon entretien avec Axel, je constate que quelque chose s’est déplacé en moi aussi. Je croyais raconter la petite histoire d’un profil collégial; me voilà à écrire sur cette image du futur où l’autonomie n’est pas un repli, mais l’occasion modeste d’apprendre ensemble à mieux traverser ce monde qui change.
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