© Rémy Bourdillon

Seconde vie pour vieux ordis

Une école secondaire de Carleton-sur-Mer, en Gaspésie, détourne le matériel informatique désuet de la poubelle pour le remettre à neuf et l’offrir à petit prix à la collectivité. Tout cela en servant de milieu d’apprentissage à des élèves en stage.

Économie / 07 janvier 2019

Au sous-sol de l’école secondaire Antoine-Bernard à Carleton-sur-Mer, deux adolescents s’activent à éventrer des tours d’ordinateurs. Les pièces sont patiemment démontées et classées dans différents bacs, dans l’espoir de leur donner une seconde vie. Nous sommes au Ed’s PC Lab, un atelier de revalorisation de matériel informatique qui sert, depuis 2012, de milieu de stage à des étudiants qui connaissent quelques difficultés dans leur parcours scolaire.

Autrefois, c’était un débarras assez sale où on garrochait ce dont on ne voulait plus », explique le directeur de l’école, Yves Porlier. « On appelait ça “Chez Édouard”, du nom de l’ancien concierge! Quand les jeunes l’ont rebaptisé Ed’s PC Lab, le nom anglais me rebutait. Mais puisque ça venait d’eux, je me sentais mal de refuser. »

Moins de camions, plus de formation

Chaque année, environ 300 ordinateurs de la commission scolaire René-Lévesque – qui couvre un territoire immense s’étendant de Matapédia à Percé – aboutissent au Ed’s PC Lab. Avant la création de l’atelier, un camion faisait régulièrement la tournée des différents bureaux de la commission scolaire pour transporter le matériel désuet dans un centre de traitement de la région de Québec. Mais il y a six ans, le directeur a eu l’idée de valoriser ces vieux ordis et de les offrir à la formation au lieu de payer pour le service d’enlèvement. Une décision à la fois bénéfique pour le climat – moins d’émissions de gaz à effet de serre – et pour l’environnement, puisque l’élimination du matériel informatique dans les sites d’enfouissement peut contaminer les sols et la nappe phréatique, selon le ministère de l’Environnement et de la Lutte contre les changements climatiques.

Quand on pense qu’en 2014 un rapport de l’ONU établissait que seulement 20 % des déchets informatiques étaient recyclés au Canada, on se dit que le directeur a eu un éclair de génie!

En chiffres

340 kg équivalent CO2
> GES émis lors de la fabrication d’un ordinateur.

45 millions de tonnes
> Poids des déchets électroniques à l’échelle mondiale en 2016; seulement 20 % de ces déchets ont été recyclés correctement.

20 kg
> Poids moyen des déchets électroniques par Canadien en 2016.

 

« Pour être franc avec vous, l’environnement pesait peu dans la balance quand on a lancé ce projet, avoue le dynamique directeur. Ce qu’on voulait, c’était créer un milieu de stage pour nos programmes de formation axés sur l’emploi. On a certains jeunes avec des problèmes de dysphasie, d’anxiété sociale ou de compréhension qui ne sont vraiment pas prêts à aller en entreprise… On a besoin de les “travailler” un peu plus! » C’est d’abord « pour leur donner une tape dans le dos » que le Ed’s PC Lab a vu le jour. 

Yves Porlier, le directeur de l’école Antoine-Bernard. © Rémy Bourdillon

Cette année, six adolescents y bénéficieront de 300 heures de stage, de novembre à juin, à raison de deux jours par semaine. Une cinquantaine d’ordinateurs remis à neuf devraient sortir du local afin d’être revendus à prix modique sur le site Web ou lors de journées portes ouvertes.

Un lieu engagé

Avec Roy Poirier, le logiciel libre est roi. © Rémy Bourdillon

Depuis 2016, le Ed’s PC Lab a pris du galon. C’est en bonne partie grâce à Roy Poirier, un jeune retraité du domaine de l’électronique qui transmet bénévolement son savoir-faire de « patenteux d’ordinateurs » aux étudiants. Lors de son arrivée, le Ed’s PC Lab n’était qu’un atelier de récupération de pièces d’ordinateur, vendues au poids à deux entreprises locales de recyclage.

Aujourd’hui, l’atelier du sous-sol fonctionne en autogestion. Chacun travaille à son rythme. On a installé un vieux divan dans un coin de la pièce pour la rendre plus conviviale. « On est heureux, il y a de la musique », dit William, 17 ans. Il flotte même un brin de militantisme dans l’air : un slogan en anglais est affiché au mur, Here, there is no Window$, », clin d’œil à l’absence de fenêtres dans ce local éclairé au néon, et surtout un pied de nez au plus célèbre des systèmes d’exploitation.

Car le logiciel libre – qu’on peut modifier et partager gratuitement, par opposition au logiciel propriétaire – est roi quand il s’agit de remettre à neuf les vieux ordinateurs. La règle : tout ordinateur réparable est configuré avec Linux, qui demande moins de ressources matérielles. « C’est une manière de faire connaître le logiciel libre », explique le sympathique Roy Poirier, à qui l’obsolescence programmée donne de l’urticaire.

D’ailleurs, ne lui parlez pas des ordinateurs qui n’acceptent pas les mises à jour de Windows! Il montre du doigt une imprimante laser qu’on lui a refilée parce qu’elle avait apparemment rendu l’âme : « Ses pilotes n’étaient plus supportés par Windows 10, mais avec Linux, elle fonctionne très bien! »

Mini-entreprise à échelle humaine

Tout le monde ici est clair : on ne fait pas ça pour l’argent. Les maigres revenus servent à acheter de l’outillage ou quelques pièces neuves, et à faire un don de temps en temps à une association qui soutient le logiciel libre. Car Ed’s PC Lab entend rester un lieu modeste. « On n’est pas un commerce, dit Roy Poirier. Notre clientèle, ce sont les étudiants et les employés de l’école, soit 500 personnes et leurs familles. »

Mais les stagiaires sont si efficaces que la matière première vient à manquer. À tel point que le directeur pense à aller frapper aux portes du Cégep de la Gaspésie et des Îles, de l’hôpital de Maria ou de la caisse Desjardins de la région pour leur demander s’ils ne voudraient pas offrir leurs vieux ordinateurs au Ed’s PC Lab.

Atelier de Recyclage d'ordinateurs
Le Ed’s PC Lab recycle chaque année quelque 300 ordinateurs de la commission scolaire René-Lévesque. © Rémy Bourdillon

En outre, l’atelier diversifie ses activités : on récupère maintenant les vieux fils électriques qu’on dégaine pour récupérer le cuivre. « Vous savez, ces vieilles lumières de Noël qui ne fonctionnent plus dès qu’une lampe est brûlée? L’an dernier, on en avait une montagne », dit la responsable des stages de l’école Antoine-Bernard, Valérie Lebreux. En ce moment, ce sont des fils issus d’un vieux bâtiment qui s’entassent dans un coin. « Le propriétaire peut les vendre plus cher s’ils sont dégainés, et il nous verse un pourcentage », poursuit-elle.

Pour les jeunes, le Ed’s PC Lab, c’est une manière d’apprendre sans stress ni jugement. « J’aime ça parce que ce n’est pas comme le vrai travail, témoigne William. C’est plus souple : si on fait une erreur, ce n’est pas grave! » Après un premier séjour en 2016, il est devenu l’assistant de Roy et va aller suivre une formation en informatique à Chandler, à 160 km de là.

Récupérer à l’échelle locale plutôt que de transporter ses déchets à l’autre bout du monde, donc, tout en générant un petit revenu pour une école. « Mais l’impact le plus important ici, il est au niveau des jeunes », insiste Roy Poirier. Au Ed’s PC Lab, on ne laisse de côté ni machines ni humains.

Des retombées positives

Voici quelques-unes des retombées du projet, selon le site Web de Ed’s PC Lab 

  • Climatiques : zéro transport vers les sites d’enfouissement et réutilisation de matériel informatique = moins de gaz à effet de serre
  • Économiques : zéro dollar dépensé par la commission scolaire René-Lévesque pour le transport de vieux ordinateurs vers des centres de traitement
  • Citoyennes : offre d’ordinateurs à prix modique à la collectivité
  • Sociales : pour les étudiants, estime de soi, acquisition de compétences et sentiment d’appartenance à l’école

Retombées positives

  • Bien dans sa communauté
  • Création de richesse
  • Plus dans ses poches
Voir toutes les retombées positives de l'action climatique
Seconde vie pour vieux ordis 4min.