sebastien thibault finance changements climatiques
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© Sébastien Thibault
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Retombées positives générales

Quand la finance pousse à l’action climatique

La décennie 2020 pourrait bien être celle de la finance durable grâce au « verdissement » des portefeuilles des grands investisseurs et l’allocation de capitaux à la transition énergétique.

À l’automne 2015, la superstar de la finance Marc Carney prononçait un discours qui a marqué les esprits, et possiblement un tournant dans l’ordre du monde. Alors gouverneur de la Banque d’Angleterre, ce financier canadien, auparavant gouverneur de la Banque du Canada, déplorait l’inaction des assureurs et des investisseurs institutionnels face à la « tragédie de l’horizon », soit la menace que représentent les changements climatiques pour la stabilité financière mondiale.

Pour la première fois, un grand financier, et non les traditionnels apôtres de l’investissement responsable, disait aux investisseurs qu’ils avaient des responsabilités et qu’ils devaient faire quelque chose par rapport aux changements climatiques, se souvient l’actuaire Bernard Morency, professeur associé à HEC Montréal. « Tout à coup, l’enjeu sortait de son enclos, et on assiste depuis à une évolution irréversible vers une finance dite plus durable », observe l’ancien premier vice-président et chef des opérations à la Caisse de dépôt et placement du Québec.

Une finance repensée

En janvier 2020, BlackRock, premier gestionnaire d’actifs au monde avec 7000 milliards de dollars américains, annonçait que les changements climatiques seraient dorénavant au cœur de ses décisions. Cette décision vise à répondre à la demande de ses clients investisseurs, qui sont de plus en plus nombreux à vouloir réaffecter leurs capitaux dans des stratégies respectueuses de l’environnement.

« Si 10 % des investisseurs internationaux — ou même 5 % — mettent ce projet à exécution, nous assisterons à des transferts de capitaux massifs », écrit Larry Fink, président du conseil et chef de la direction de BlackRock, qui affirme que nous sommes « à la veille d’une transformation fondamentale du secteur financier ».

Ce positionnement de BlackRock, entre autres, confirme que les grands investisseurs prennent conscience de l’influence qu’ils peuvent avoir sur la suite du monde en décidant d’allouer, ou non, des capitaux à certains secteurs ou entreprises, souligne l’experte en finance durable Rosalie Vendette, collaboratrice chez FinanceMontréal, un organisme qui développe l’industrie des services financiers du Québec.

Un sujet chaud

En 2017, la Caisse de dépôt et placement, qui gère le bas de laine des Québécois, s’est fixé l’objectif de réduire l’intensité carbone de son portefeuille de 25 % d’ici 2025 et d’augmenter ses investissements sobres en carbone de 32 milliards de dollars en 2020, soit 14 milliards de dollars de plus qu’en 2017. « Cette décision de la Caisse a donné le ton, c’est une sorte de modèle pour le Québec », explique Michel Magnan, professeur et titulaire de la Chaire de gouvernance d’entreprise Stephen A. Jarislowsky à l’Université Concordia.

Les changements climatiques sont désormais considérés comme un risque financier en soi.
Michel St-Germain

En novembre dernier, ce professeur a chapeauté un colloque du CIRANO sur les enjeux et défis de la décarbonisation des grands portefeuilles, un sujet chaud. « Comme les coûts des incidents climatiques tels les inondations, les canicules et les feux de forêt augmentent de façon exponentielle, les gens d’affaires et les investisseurs portent de plus en plus attention aux risques environnementaux », signale-t-il.

En fait, « les changements climatiques sont désormais considérés comme un risque financier en soi », indique Michel St-Germain, actuaire au cabinet de services-conseils Mercer. « Les investisseurs institutionnels, notamment les promoteurs de régimes de retraite, veulent savoir comment les entreprises qu’ils financent gèrent ce risque qui peut affecter grandement le rendement futur. »

Parallèlement, la pression sociale est l’autre moteur de la finance durable. « Quand 720 000 cotisants nous disent que la crise climatique les préoccupe, on écoute et on agit », explique Mario Tremblay, vice-président aux affaires publiques et corporatives du Fonds de solidarité FTQ, et responsable du dossier de la lutte aux changements climatiques. « On s’est par exemple retiré du secteur du charbon, on n’investira pas dans l’exploration ou l’exploitation des hydrocarbures au Québec et on a récemment baissé de 14 % l’intensité carbone des titres détenus dans les entreprises publiques », précise-t-il.

Mouvements multiples

Malgré tout, la décarbonisation des grands portefeuilles serait encore « embryonnaire » au Québec, selon Michel St-Germain. Sortir complètement des énergies fossiles n’est pas si facile, atteste Alain Vallée, directeur général du Régime de retraite de l’Université du Québec. « Comme les entreprises ont encore besoin de cette forme d’énergie pour fonctionner, le système économique pourrait s’écrouler. On retournerait 100 ans en arrière ! Est-ce que ce serait responsable ? » demande celui qui veille sur une caisse d’environ 4 milliards de dollars avec l’aide de gestionnaires, dont les deux tiers adhèrent aux principes d’investissement responsable (PRI) des Nations unies. « On essaie d’améliorer les choses, notamment en soutenant la transition énergétique par le biais d’investissements en infrastructures ou dans les entreprises. »

Financer cette transition énergétique est d’ailleurs l’autre avenue pour verdir les grands portefeuilles. Au Québec, par exemple, des fonds comme Inlandsis ou Ecofioul soutiennent la réduction des gaz à effet de serre et le déploiement de technologies et d’énergies propres. « Plus il y a d’investissements et de production dans ces secteurs, plus il y a des économies d’échelle et meilleurs deviennent les rendements, ce qui attire davantage d’investisseurs… La roue tourne alors dans le bon sens ! » illustre Michel Magnan.

QUELQUES FREINS À LEVER

La difficulté actuelle à quantifier l’empreinte carbone des entreprises, notamment à cause des chaînes d’approvisionnement mondialisées et d’un manque de standards communs, freine la finance durable, signalent plusieurs experts consultés. Et bien que la divulgation par les entreprises des informations sur les risques liés aux changements climatiques soit encouragée par les autorités canadiennes en valeurs mobilières, elle n’est toujours pas obligatoire.

Résultat : l’information dont disposent les investisseurs institutionnels pour prendre leurs décisions est disparate ou incomplète. Cependant, dans le budget de 2019, le gouvernement fédéral a annoncé son appui aux normes internationales proposées par le groupe de travail sur la divulgation de renseignements sur les risques financiers liés au climat (Task Force on Climate-related Financial Disclosures), en plus d’une approche progressive pour l’adoption de ces normes par les grandes entreprises canadiennes.

 

Les grands investisseurs ont aussi le pouvoir d’encourager, voire de forcer les bonnes pratiques des entreprises en matière de lutte contre les changements climatiques, notamment en appliquant les critères ESG (pour environnement, société et gouvernance) dans leurs choix d’investissements.

« En demandant aux entreprises de démontrer que leur viabilité ne sera pas affectée dans les prochaines années à cause du climat, les investisseurs accélèrent les processus d’amélioration de leurs procédés. Par ricochet, les investisseurs se trouvent rassurés et cette boucle mène au rayonnement des énergies vertes », explique Denis Leclerc, président et chef de la direction d’Écotech Québec, le « Tinder des clean-techs » qui met en contact des entreprises ayant des défis environnementaux avec celles qui ont des solutions technologiques à proposer.

Finalement, de grands investisseurs commencent aussi à bouder des projets majeurs reposant sur les énergies fossiles. Pensons au fonds Berkshire Hathaway, propriété du milliardaire américain Warren Buffett, qui a renoncé en mars à financer le projet GLN Québec, qui vise la construction d’un pipeline de gaz naturel et d’une usine de liquéfaction au Saguenay. « C’est une stratégie récente et nouvelle », souligne Ivan Tchotourian, professeur à la Faculté de droit de l’Université Laval et codirecteur du Centre d’études en droit économique. « On se retire de certains projets qui deviennent trop risqués ou ne répondent plus à certains critères, et les capitaux sont réorientés ailleurs. »

« La finance, ça n’a pas de cœur, rappelle Bernard Morency. Elle repose sur l’analyse du risque et du rendement. Si les risques augmentent, mais pas les perspectives de rendement, l’équation n’est simplement plus là et les investisseurs se tournent vers autre chose. »

Cet article provient d’un cahier sur les entreprises d’ici qui passent à l’action climatique, publié par le quotidien Le Devoir, en partenariat avec Unpointcinq.