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Vent de fraîcheur sur le Grand Nord

Aquaponie, serres communautaires ou fermes en milieu contrôlé : l’agriculture nordique ajoutera du croquant aux fruits et légumes du Nunavik.

Alimentation / 06 septembre 2017

Sur les terres austères du Nunavik, où le lichen s’accroche de peine et de misère, la terre n’a longtemps rien donné d’autre à ses habitants que des petits fruits, des racines et des herbes. Les Inuits, vaillants pêcheurs et chasseurs, étaient cependant friands de la fraîcheur du caribou, du phoque ou de la morue qu’ils savouraient quotidiennement.

Aujourd’hui, les aliments importés composent l’essentiel des assiettes inuites. Au tournant du 21e siècle, la part de l’alimentation traditionnelle est passée sous la barre des 20 %.

Bien que les aliments importés permettent aux Inuits d’éviter les pénuries épisodiques du passé, ils sont généralement très gras, salés et sucrés et mettent en péril la santé publique. Les produits frais, quant à eux, sont chers et laissent une profonde empreinte carbone. L’agriculture nordique pourrait remédier à ces problèmes grâce à des fermes novatrices, hyper efficaces, intelligentes et communautaires. « L’idée du jardinage dans le nord, c’est de pouvoir augmenter l’accès aux produits frais. À l’heure actuelle, les légumes, qui voyagent sur de grandes distances, arrivent souvent dans un état détérioré. Pas beaucoup de croquant ou de fraîcheur, explique Annie Lamalice, doctorante aux universités de Montpellier et de Montréal. Là où je travaille à Kangiqsujuaq, c’est un arrivage par avion par semaine, quand la météo le permet. »  

Poissons et fraises en symbiose

Comment transformer de la moulée à poissons, une « denrée » non périssable, facile à entreposer dans le Nord, en aliments frais, juteux et bourrés de vitamines? Grâce à l’aquaponie, croit l’équipe d’Écosystèmes alimentaires urbains (ÉAU).

La ferme aquaponique mobile (FAM) développée par ÉAU se dresse sur deux étages : au rez-de-chaussée, des poissons pataugent dans un petit bassin; à l’étage, des fraises, du bok choy ou d’autres végétaux poussent, les « deux pieds » dans une eau chargée de nutriments.

Ce sont les déjections des poissons qui, après digestion par des microorganismes, deviennent un engrais pour les plantes. On injecte deux seuls intrants dans la boîte noire : de l’énergie, pour chauffer l’unité, et de la moulée pour les poissons. En ressortent de bons fruits et légumes et du poisson frais.

 

Benjamin Laramée, chef scientifique d’ÉAU, prépare le prototype pour le Nord québécois. « On est en phase de collecte de données et de tests avec différents cultivars de plantes auxquels les autochtones sont intéressés. On évaluera aussi les coûts énergétiques liés à l’exploitation de la ferme, en conditions climatiques nordiques, au cours de l’hiver prochain, à Québec. » Ce sera une version améliorée de la ferme aquaponique qui se rendra un jour dans le Grand Nord.

Quand le système sera prêt, ÉAU n’imposera pas sa présence dans le Nord sans l’aide des Inuits. La co-PDG de l’entreprise, Émilie Nollet, insiste sur l’importance de laisser les communautés prendre les projets en main : « On est là pour les guider, comme facilitateurs, pour que les communautés gèrent les projets de façon autonome », explique-t-elle.

Oignons sibériens

Un défi de taille attend les communautés qui voudront implanter une ferme aquaponique de manière durable. Au Nunavik, la plupart des villages sont alimentés en électricité par des génératrices au diésel.

Ironique, considérant que c’est du nord du Québec que le sud de la province tire la majeure partie de son hydro-électricité. Et l’énergie solaire n’est pas une option envisageable.

« Pendant une couple de mois par année il n’y a à peu près pas de soleil! », s’esclaffe Benjamin Laramée. ÉAU étudie la possibilité d’alimenter sa ferme avec une turbine hydroélectrique miniature installée dans une rivière.

Annie Lamalice travaille, quant à elle, à évaluer l’impact de l’agriculture nordique sur la santé et le bien-être des communautés du Nunavik. « Cette année, plusieurs écoles dans différents villages implantent des projets de jardinage. Et trois ou quatre villages au Nunavik ont mis en branle des projets de serres communautaires. On est vraiment à un moment critique où l’agriculture nordique est en train de se développer de façon beaucoup plus importante. »

 

Les serres dans le Grand Nord, commerciales ou communautaires, offrent fruits et légumes seulement lorsque le soleil est au rendez-vous, de la mi-mai à la fin septembre.

Les habitudes alimentaires ont énormément changé depuis les dernières décennies et, aujourd’hui, les jeunes sont de plus en plus habitués à manger des fruits et légumes, notamment parce que dans les garderies et les écoles, il y a des distributions de fruits.

L’engouement est tel que quelques Inuits bravent la rigueur du climat nordique pour jardiner eux-mêmes lors de la saison estivale : « Des jardiniers à Kuujjuaq font pousser de la rhubarbe, des framboisiers, des oignons ou des pommes de terre. J’étais même avec une jardinière hier qui fait pousser des oignons sibériens, une variété adaptée aux climats froids », raconte madame Lamalice. La température maximale quotidienne en juillet à Kuujjuaq ne dépasse pas les 18 °C en moyenne.

L’un de ses collègues, Didier Haillot de l’Université de Pau et des pays de l’Adour en France, a évalué l’impact en termes de gaz à effet de serre des deux serres communautaires de Kuujjuaq, dont la production saisonnière de fruits, légumes et herbes s’est élevée à 1,15 tonne.

Considérant que ces produits frais auraient été autrement importés par avion du sud du Québec, c’est l’émission de 1,8 tonne de CO2 qui est épargnée.

Intelligence agricole

Martin Brault, cofondateur d’Inno-3B, fait lui aussi de la production locale son cheval de bataille pour vaincre les changements climatiques, au nord comme au sud.

Sa jeune entreprise construit des fermes en milieu fermé. La température, l’éclairage et l’humidité dans l’unité sont finement ajustés afin d’optimiser la croissance des végétaux. Principal avantage : la chaleur qui s’échappe de l’unité peut servir au chauffage d’un autre bâtiment, comme une serre. « Pour un producteur en serre qui adopte notre technologie, c’est comme s’il se munissait d’un système de chauffage qui produit des légumes! »

Les promesses d’Inno-3B sont stimulantes pour le Grand Nord : des aliments frais, 365 jours par année, en limitant au minimum l’importation d’intrants depuis le sud et en récupérant un maximum d’énergie pour le chauffage.

Cependant, tout est encore à faire. « Les projets dans le Nord sont très lents. Ce n’est pas une légende, c’est vrai », indique monsieur Brault, pour qui les projets au-delà du 55e parallèle sont « un très grand intérêt de cœur ». Sa société a d’ailleurs vu le jour dans le cadre du Plan Nord, qui appelait à des solutions aux problèmes de souveraineté alimentaire. Il estime qu’un premier projet dans le Nord, sur lequel l’entreprise travaille depuis trois ans, devrait être achevé dans la prochaine année.

Le dynamique chef d’entreprise est conscient que toutes les solutions alimentaires pour le Nord ne peuvent provenir du Sud. Les nouvelles manières de faire doivent être adaptées à la réalité locale par les Inuits eux-mêmes, adoptées progressivement par les communautés et finalement intégrées à la culture, en complément à l’alimentation traditionnelle.

 

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