© Guillaume Roy

Mon pote le chanvre

Longtemps banni des champs en raison de sa parenté avec le cannabis, le chanvre reprend ses droits au Québec. Et pour cause : il fait tourner l’économie et sa capacité de séquestrer le CO­2 en fait un puissant allié dans la lutte aux changements climatiques! À l’ombre de la légalisation de la marijuana, entrepreneurs et agriculteurs se mobilisent pour stimuler le développement du chanvre. Et ce n’est pas parce qu’ils en ont fumé du bon.

Économie Wow / 17 octobre 2018
Moins de GES !

En cette fin septembre radieuse, l’agronome Olivier Lalonde fait la tournée des producteurs de chanvre du Lac-Saint-Jean. Son but : trouver un maximum de fibre pour approvisionner un manufacturier d’uniformes qui équipe notamment… l’armée canadienne.

« Pour nous, le chanvre, c’est une fibre canadienne, transformée au Canada, pour des vêtements canadiens », souligne le jeune homme à l’emploi d’Agrofibres. Cette entreprise exploite depuis près d’un an une usine de première transformation de la fibre de chanvre à Lavaltrie, dans Lanaudière, afin d’alimenter l’industrie du textile.

 

 

« Chanvre » vient d’un mot latin bien connu, cannabis. Les deux plantes, de la famille des cannabinacées, se ressemblent d’ailleurs comme deux gouttes d’eau et dégagent une odeur semblable. Mais contrairement à son cousin psychoactif, le chanvre industriel – car il sert aussi à fabriquer des isolants, des matériaux de construction et des biocarburants – contient peu de tétrahydrocannabinol (THC), cette molécule qui peut vous faire voir des éléphants roses ou des baleines jaunes.
 
N’empêche, même si sa production à vocation industrielle est légale depuis une vingtaine d’années, cette parenté maudite lui a valu d’être boudé jusqu’à tout récemment.

Vêtements, papier, isolants, matériaux de construction, biocarburants, le chanvre a de multiples applications. © Guillaume Roy

Le chanvre est également un champion de la lutte aux changements climatiques, selon Olivier Lalonde : cette plante indigène n’a pas besoin d’être irriguée, elle ne nécessite pas de pesticides [dont la production émet de grandes quantités de gaz à effet de serre] et elle n’est pas génétiquement modifiée. Elle est donc préférable au coton, qui consomme énormément d’eau et requiert beaucoup d’intrants, ou aux fibres synthétiques, qui sont faites à base de carburants fossiles et contribuent à la présence de microbilles de plastique dans les cours d’eau, ajoute-t-il.

Les données GES ci-dessus proviennent d'une étude effectuée par des chercheurs italiens, en 2013, sur la culture du chanvre. Celles concernant la production de cannabis sont issues d'une étude réalisée en 2016 aux États-Unis.

Chanvrer le monde

Mais le vent tourne : de 2012 à 2017, les superficies consacrées à la culture du chanvre ont plus que quadruplé au Québec, selon les statistiques de Santé Canada qui attribue les licences pour la culture du chanvre industriel. Malgré cela, il reste encore beaucoup de travail à faire afin que les agriculteurs embarquent dans l’aventure, du moins suffisamment pour approvisionner l’industrie. Par exemple, pour la première année de fonctionnement d’Agrofibres, Olivier Lalonde pensait acheter 1700 tonnes de chanvre québécois, mais il devra se contenter d’environ 1000 tonnes. La sécheresse et les problèmes techniques liés à la récolte ont diminué le potentiel, m’explique-t-il lorsque je le rencontre à la ferme Tournevent, à Hébertville, qui cultive 130 hectares de chanvre biologique.

« Au Canada, les marchés sont développés pour mettre en valeur les graines décortiquées pour l’alimentation humaine plutôt que pour la production de fibre », souligne Guillaume Dallaire, propriétaire de la ferme. Faute de débouchés commerciaux, jusqu’à l’ouverture de deux usines de transformation du chanvre au cours de la dernière année, la paille était laissée au champ.

Les principales régions de production du chanvre au Québec sont: le Saguenay-Lac-Saint-Jean (265 hectares), le Bas-Saint-Laurent (81 hectares), Chaudière-Appalaches (68 hectares), Lanaudière (27 hectares), la Mauricie (9 hectares et la Montérégie (6 hectares). © Guillaume Roy

Bien que la situation change avec l’arrivée de transformateurs industriels, la récolte de la fibre doit avant tout être rentable pour les producteurs, fait remarquer Olivier Lalonde. « On doit utiliser des cultivars qui ont un bon rendement en graines et en paille. Je ne demanderai pas à un producteur de récolter un champ s’il ne peut pas couvrir les frais de la récolte », dit-il. C’est le cas de Guillaume Dallaire, qui ne possède pas l’équipement nécessaire pour moissonner la paille et devrait payer un autre producteur pour le faire à sa place. Ce serait si peu rentable qu’il a décidé de ne pas récolter la fibre cette année.

Des marchés prometteurs

Un peu plus au nord, à la ferme Taillon de Saint-Prime, où on cultive le chanvre bio depuis 10 ans, on a récolté la paille cette année. Bien qu’il voie la possibilité de tirer un revenu supplémentaire de la vente des graines, le propriétaire de la ferme, Olivier Milot, demeure prudent, car il doit développer une nouvelle expertise pour obtenir un produit de qualité, et ce, même si les prix offerts pour la fibre ne sont pas très élevés.

« Environ 24 heures après avoir fauché les grains, il faut couper la paille et la laisser au champ afin que la nature fasse son œuvre », explique Olivier Lalonde, qui a travaillé pendant six ans comme chercheur industriel sur le sujet. « C’est l’étape du rouissage, qui est en fait l’action combinée des micro-organismes du sol, de la rosée et du soleil qui va décomposer la pectine, ce qui permet de détacher facilement la fibre », ajoute-t-il.

Olivier Lalonde dans un champ de chanvre fraîchement récolté. © Guillaume Roy
Très robuste, la fibre de chanvre servait autrefois à fabriquer des cordes. © Guillaume Roy

Pour les producteurs, ce sont le prix et les rendements qui dicteront l’augmentation des superficies. « Pour nous, ça reste une céréale comme une autre, explique Olivier Milot. Si le chanvre n’est pas payant, on va miser sur d’autres cultures, car il faut continuer à gagner nos vies. »

Après la récolte des tiges, Agrofibres sépare la fibre (ou l’écorce) de la chènevotte (la partie ligneuse), qu’elle revend à des fabricants de paillis pour animaux ou encore à des transformateurs comme Isofib, qui fabrique de l’isolant projeté en la mélangeant avec de la chaux. Une autre entreprise, ArtCan, installée à Shefford, emploie la chènevotte de chanvre pour construire des dalles, des murs et des toitures de maisons écologiques. Au printemps 2019, la fibre de chanvre isolée pourra être confiée à l’entreprise Eko-Terre, qui collabore avec Logistik Unicorp, un manufacturier d’uniformes – celui-là même qui approvisionne l’armée canadienne –, qui la raffinera dans sa nouvelle usine pour produire une fibre utilisée dans les manufactures de vêtements. Dès 2020, des vêtements confectionnés à partir de fibre de chanvre transformée à 100 % au Québec devraient donc faire leur apparition sur le marché.

Bien que la culture du chanvre industriel soit légale depuis 1998, Olivier Milot croit que la légalisation du cannabis la rendra plus facile en assouplissant la réglementation, qui interdisait notamment la culture près des lieux publics. Selon Félix Ladouceur, responsable du développement des affaires pour Nature Fibres, qui fabrique des panneaux isolants à base de chanvre, la légalisation favorisera aussi l’acceptabilité sociale du produit. Qui sait, elle aidera peut-être les producteurs québécois à devenir les leaders nord-américains de la transformation du chanvre!

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Robe de chanvre

Textiles, matériaux isolants, biocarburants : la filière de la fibre de chanvre prend son envol au Québec, alors que deux usines ont commencé la transformation industrielle au cours de la dernière année. Visite guidée.

Pourquoi isoler sa maison avec des produits issus de carburants fossiles quand on peut le faire avec une fibre écologique qui capte le carbone comme le chanvre? C’est l’idée derrière l’entreprise Nature Fibres, qui, depuis le printemps 2018, produit de la laine isolante et des panneaux insonorisants à base de chanvre dans son usine d’Asbestos.

Selon l’épaisseur des panneaux, le facteur isolant peut atteindre R30 – une norme d’isolation plus élevée que ce qu’exige la certification Novoclimat 2.0 pour les murs – pour un coût de 30 à 50 % plus élevé que la laine minérale, d’après Félix Ladouceur, le responsable du développement des affaires. « Au-delà du facteur d’isolation, le chanvre permet aussi de mieux gérer l’humidité du bâtiment et de réduire les coûts de climatisation et de chauffage », dit-il.

En plus de séquestrer le carbone, le chanvre a un pouvoir d'isolation très élevé. © Nature Fibres

Comme il pousse vite et bien, le chanvre constitue également un puissant réservoir de carbone. « Il existe plusieurs produits dits écologiques sur le marché, mais il n’y a rien de comparable au chanvre, parce que cet isolant séquestre le carbone au lieu d’en émettre, explique Félix Ladouceur. Et la quantité de carbone captée est plus grande que la quantité de CO2 libérée lors de son transport et de sa transformation. » Nature Fibres est d’ailleurs en train de compiler les données afin de remplir une déclaration environnementale de produit, un formulaire ISO standardisé qui décrit les impacts environnementaux d’un produit.

Pour l’instant, l’usine est en production deux jours par semaine pour répondre aux besoins de ses clients. Étant donné que le marché augmente très rapidement, Nature Fibres devrait rouler à plein rendement d’ici six mois. Elle transformera alors près de 700 tonnes de fibre de chanvre par année. Une partie de ce chanvre sera fournie par la Coop Pré-Vert, située à Kingsey Falls, un des actionnaires de Nature Fibres qui regroupe les rares producteurs du Québec à cultiver des variétés de chanvre pour la fibre exclusivement. Histoire à suivre.

Bientôt du biocarburant?

Lorsque l’industrie atteindra une taille importante, les résidus et la production de faible qualité pourraient aussi être transformés en biocarburant, selon Jean-Michel Lavoie, titulaire de la Chaire de recherche industrielle sur l’éthanol cellulosique et sur les biocommodités de l’Université de Sherbrooke. La production de biocarburant est toutefois en dernière position sur la liste de la chaîne de valeur.

Mon pote le chanvre 6min.