© Appaloosa

Espèces envahissantes : une sentinelle pour stopper l’ennemi

Comment faire pour s’adapter aux plantes et insectes non indigènes qui transforment nos écosystèmes et menacent la santé des Québécois? Mode d’emploi.

Vivre ici / 04 juillet 2018
On s'adapte !

Quand j’ai emménagé dans ma première maison à Saint-Félicien, au Lac-Saint-Jean, j’ai constaté avec plaisir que le précédent propriétaire avait laissé derrière lui des fleurs vivaces et de beaux aménagements paysagers. Mais il n’a fallu qu’un été pour que la situation se gâte : l’une des plantes, qui ressemblait à du bambou, empiétait sur toutes ses voisines. Plus on la coupait, plus elle repoussait! En quelques clics, nous avons appris qu’il s’agissait de la renouée du Japon, l’une des espèces végétales envahissantes les plus préoccupantes au Québec. Il ne suffit que d’un petit fragment pour qu’elle retige un peu plus loin et colonise notamment les berges des cours d’eau.

Ma conjointe et moi avons commencé à déraciner la plante, qui s’infiltre à plus de 50 cm dans le sol, et à brûler les résidus. Mais malgré nos efforts, elle repoussait toujours. Il a fallu un été pour gagner la bataille contre la renouée, qui a finalement succombé à l’herbicide que nous avons utilisé en dernier recours.

À défaut de la connaître, nous l’aurions probablement jetée dans la forêt, dans le compost ou aux poubelles… et la plante aurait alors colonisé d’autres secteurs.

La sentinelle des EEE

Moule zébrée, berce du Caucase, écrevisse à taches rouges, agrile du frêne, gobie à taches noires : voilà autant d’exemples d’espèces exotiques envahissantes (EEE) introduites avec les changements climatiques et qui perturbent nos écosystèmes. N’étant pas originaires de notre coin de pays, elles n’y ont pas de prédateurs ou de concurrents naturels. Vu leur capacité à se reproduire rapidement, elles envahissent le territoire. « Certaines sont aussi propagées par les activités humaines comme l’horticulture ou la navigation de plaisance », explique Clément Falardeau, responsable des communications au ministère du Développement durable, de l’Environnement et de la Lutte contre les changements climatiques (MDDELCC).

Connaître ces envahisseurs afin de les repérer est la clé de l’adaptation à leur présence chez nous, estime-t-il. C’est d’ailleurs le but de Sentinelle, un outil de détection des espèces exotiques envahissantes que le MDDELCC a mis sur pied en 2015. Accessible au moyen d’une application mobile ou sur le Web, il permet aux Québécois de reconnaître ces espèces et d’en signaler la présence.

Qu’est-ce qu’une espèce exotique envahissante?

Une espèce exotique envahissante (EEE) est un végétal, un animal ou un micro-organisme (virus ou bactérie) introduit hors de son aire de répartition naturelle, et dont l’établissement ou la propagation constitue une menace pour l’environnement, l’économie ou la société.

Quel est le bilan de cet outil en matière d’adaptation aux changements climatiques? « Sentinelle a permis de recueillir plus de 4600 signalements et compte près de 1700 utilisateurs aujourd’hui, ce qui nous a permis d’améliorer le portrait de la répartition des EEE et de voir leur progression », soutient Clément Falardeau.

Ces signalements aident ensuite les organismes de conservation ou les municipalités à mieux informer les citoyens et à prévoir des méthodes de contrôle. Par exemple, la Ville de Sherbrooke a dressé une liste des espèces les plus fréquentes sur son territoire et renseigne ses citoyens sur les façons de les contrôler. La Ville de Brossard s’est dotée d’un plan d’intervention. Dans la vallée de la Matapédia, l’Organisme de bassin versant Matapédia-Restigouche informe la population quant aux risques liés à la dissémination de la renouée du Japon et de la berce du Caucase.

Selon les espèces végétales ciblées, une combinaison de méthodes de contrôle incluant la coupe, l’extraction, le bâchage, la revégétalisation et, parfois même, l’utilisation d’herbicides s’impose, d’après Hélène Godmaire, directrice générale du Conseil québécois des espèces exotiques envahissantes. « Et la plupart du temps, des efforts répétés sont nécessaires », dit-elle.

On s’adapte

En voyageant vers le nord à la faveur des changements climatiques, les espèces envahissantes menacent aussi l’économie québécoise. Par exemple, alors qu’elle était jadis confinée au Nouveau-Brunswick et à l’État du Maine, la mouche du bleuet frappe maintenant à la porte des bleuetières du Saguenay–Lac-Saint-Jean.

En outre, d’autres espèces envahissantes affectent déjà la santé des Québécois : pensons à la tique, qui n’est pas une espèce exotique, mais dont la population explose avec les changements climatiques. Elle migre vers le nord, et gagne « 10 km par an, ce qui accroît les risques de dissémination de la maladie de Lyme », explique Virginie Millien, biologiste et spécialiste des impacts des changements climatiques à l’Université McGill.

« Mais il y a moyen de s’adapter à leur présence », ajoute la chercheuse. Dans le cas de la tique, par exemple, oubliez les randonnées en gougounes sur les collines montérégiennes ou le jardinage à mains nues dans les herbes hautes à Blainville! Si vous côtoyez leur territoire – on peut le savoir ici –, portez des chaussures fermées et rentrez vos pantalons dans vos chaussettes. Ce n’est pas chic, mais c’est efficace!

Pour les tiques comme pour les EEE, « l’information et le partage des connaissances demeurent la meilleure façon de prévenir les risques et de limiter les dégâts », conclut Hélène Godmaire.

Les EEE végétales les plus préoccupantes selon le MDDELCC

Renouée du Japon: espèce ornementale qui colonise les berges, les milieux humides, les bords des routes, les fossés et autres milieux ouverts. Des petits fragments de plantes ou de rhizomes, de même que des graines peuvent être transportées par le courant et générer de nouveaux plants.

Présente dans toutes les régions du Québec, où elle concurrence les plantes indigènes.

Châtaigne d’eau : se reproduit rapidement et forme de denses tapis flottants à la surface de l’eau, ce qui nuit à la biodiversité des lacs et des cours d’eau, de même qu’aux activités récréatives.

Zones d’infestation présentes dans la rivière du Sud, la rivière des Outaouais et le lac des Deux-Montagnes.

Berce du Caucase : plante qui colonise les milieux perturbés frais et humides, les berges des cours d’eau, les fossés des chemins de fer et des routes, les prés et les terrains vagues ou cultivés. Elle produit une grande quantité de graines qui sont propagées par le vent et les crues. Le contact avec la sève, combiné à l’exposition à la lumière, peut causer des lésions cutanées semblables à des brûlures.

Présente dans plusieurs régions du Québec, dont certaines comportent des secteurs d’invasion massive  : Chaudière-Appalaches (ruisseau Fourchette; rivière Boyer), Capitale-Nationale (rivière Cap-Rouge), Bas-Saint-Laurent (Lac-des-Aigles), Estrie (ruisseaux Benda et Brandy).

Myriophylle à épi : se propage facilement d’un lac ou d’un cours d’eau à un autre par les embarcations ou le matériel des pêcheurs et des plaisanciers qui transportent des fragments. Il forme de grandes colonies monospécifiques qui entrent en concurrence avec les plantes indigènes pour la lumière et les nutriments. Les herbiers denses peuvent altérer les écosystèmes, notamment les chaînes alimentaires, l’oxygène dissous et les sites de frai.

Répartition exhaustive inconnue, mais présence signalée dans près de 110 plans d’eau situés un peu partout au Québec (répartition connue du myriophylle à épi – mars 2017).

Espèces envahissantes : une sentinelle pour stopper l’ennemi 4min.