Bois-des-Bel : la tourbière restaurée qui fait école

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La directrice générale de l’Association des producteurs de tourbe horticole du Québec (APTHQ) brandit un échantillon de cette tourbière unique en son genre. © Maxime Bilodeau
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20 août 2025 - Maxime Bilodeau, journaliste de l'Initiative de journalisme local

La première tourbière restaurée dans son intégralité au Canada se trouve en banlieue de Rivière-du-Loup. Unpointcinq a visité le site de recherche.

L’air de rien, le bloc de tourbe brandi par Stéphanie Boudreau témoigne de plus de deux décennies de recherche scientifique de pointe menée sur le site de Bois-des-Bel, près du village bas-laurentien de Cacouna. Et encore, précise la directrice générale de l’Association des producteurs de tourbe horticole du Québec (APTHQ), il s’agit d’un échantillon peu représentatif de l’accumulation réelle de matières organiques dans le sol de cette tourbière unique en son genre.

« En 1999, lorsque le projet de restauration de Bois-des-Bel a été lancé, nous ignorions combien de temps il faudrait pour que la tourbière recommence à séquestrer du carbone », raconte-t-elle. La réponse, établie après plusieurs années de suivi sur le terrain, est aujourd’hui connue : environ 12 ans. « C’est la durée qu’il faut pour recréer une couche de sphaignes assez épaisse pour rétablir ces fonctions », affirme-t-elle.

Les sphaignes sont les mousses vivantes et humides caractéristiques des tourbières naturelles. La méthode utilisée pour restaurer Bois-des-Bel consiste justement à repérer un site donneur recouvert d’un dense tapis végétal dont une portion est prélevée puis greffée sur le site receveur. Inédit à l’époque, ce procédé — dit « transfert de la couche muscinale » (mignon, n’est-ce pas?) — a depuis été reproduit dans plus d’une centaine de projets de restauration écologique, au Canada et dans le monde.

Ne pénètre pas à Bois-des-Bel qui veut. Stéphanie Boudreau nous a ouvert les portes de ce site de recherche de pointe. © Maxime Bilodeau

Line Rochefort est professeure au Département de phytologie de l’Université Laval et directrice du Groupe de recherche en écologie des tourbières. Elle et son équipe sont à l’origine de cette technique décrite dans le Guide de restauration des tourbières, dont elle est d’ailleurs coautrice. « Avec Bois-des-Bel, c’était la première fois qu’on restaurait l’écosystème dans sa globalité plutôt qu’en partie, se souvient-elle. C’était aussi la première fois que le milieu universitaire collaborait main dans la main avec l’industrie. »

Réinsuffler de la vie

Vers la fin des années 1990, la tourbière de Bois-des-Bel ressemblait à un grand champ dénudé aux allures lunaires. Rien à voir avec le milieu débordant de vie d’aujourd’hui. Les 11 hectares avaient effectivement été délaissés au début des années 1980, après moins d’une décennie d’exploitation commerciale pour la production de substrats de jardinage. À l’époque, on ignorait encore tout de l’importance écologique de ces milieux humides qui, faute de mesures de protection, étaient régulièrement saccagés.

Ce site a été choisi pour devenir un vaste laboratoire à ciel ouvert, car il représentait bien ce qu’est une tourbière laissée à l’abandon. « C’était un milieu très pauvre en éléments nutritifs, sec et plutôt acide. On y trouvait peu de végétation », indique Stéphanie Boudreau. Il y a fort à parier que la tourbière aurait aujourd’hui le même aspect, n’eût été ce projet de restauration.

Sans intervention humaine, une tourbière revient difficilement à son état naturel par elle-même

Stéphanie Boudreau, directrice générale de l’Association des producteurs de tourbe horticole du Québec

On circule dans la tourbière par l'entremise de passerelles en bois © Maxime Bilodeau

Un chantier minutieux

Dès le départ, il est décidé que des travaux seront menés sur 8 des 11 parcelles du site de Bois-de-Bel — les autres font office de témoins, séparés par une zone tampon. Les différentes étapes de la méthode de restauration novatrice sont ensuite réalisées les unes après les autres, en quelques mois : préparation de la surface, récolte et épandage du matériel donneur, application d’une couche de paille et de fertilisant, puis blocage des fossés de drainage. Le tout est accompli à l’aide de machines agricoles, comme des épandeurs à fumier et des tracteurs tirant des rotoculteurs.

« Passer de l’étude des sphaignes en histoire naturelle à leur transplantation — sans les tuer — dans un écosystème représentait tout un défi », explique Line Rochefort. L’une des clés du succès a été de trouver une manière de conserver l’humidité relative de ces végétaux à l’aide de paillis, qui les protège le temps qu’ils colonisent le site. « Le dialogue en continu avec les opérateurs de la machinerie agricole a aussi été déterminant dans cette histoire », souligne-t-elle.

Faire barrage aux flammes?

Dans les années qui ont suivi la fin des travaux, en 2000, quantité d’études ont été réalisées par les différentes équipes scientifiques gravitant autour du projet. Juste à l’Université Laval, au moins une quinzaine de projets de maîtrise et de doctorat ont vu le jour à partir des recherches menées à la station de Bois-des-Bel. Si bien qu’un quart de siècle plus tard, le constat est sans appel : il a suffi de quelques années à peine pour que les tourbières restaurées nous rendent à nouveau des services écosystémiques comparables à ceux fournis par des tourbières naturelles. 

C’est par exemple le cas en ce qui concerne la régulation de l’eau. Les mousses de sphaigne sont dotées de l’extraordinaire capacité de retenir jusqu’à 90 % de leur volume en eau, selon un document corédigé par l’APTHQ. Lors de fortes précipitations, voire d’inondations, les tourbières peuvent donc en absorber de grandes quantités, puis en relâcher lors de périodes de sécheresse. Bref, une solution naturelle pour mitiger les effets des dérèglements climatiques.

Les tourbières pourraient même servir de mur coupe-feu en cas d’incendie de forêt. C’est du moins l’hypothèse évoquée par Line Rochefort et ses collègues à l’occasion des 25 ans du projet de restauration de la tourbière de Bois-des-Bel. « Une tourbière humide est semblable à un lac, illustre la chercheuse. En théorie, elle serait donc en mesure de faire barrage aux flammes, à la condition d’être maintenue bien mouillée. » Ça tombe bien : les régions du Québec les plus vulnérables aux feux de forêt sont aussi celles où les tourbières se trouvent en plus grand nombre.

Au feu!

Le saviez-vous? Historiquement, la tourbe séchée a largement servi de combustible. D’où l’importance de maintenir ces milieux humides pour qu’ils conservent leur potentiel de pare-feu naturel, comme le rappelle l’APTHQ.

De fait, des études à ce sujet pourraient être menées à Bois-des-Bel, où des arbres colonisent certaines parcelles expérimentales. Résultat : l’eau est rapidement évacuée vers l’atmosphère, ce qui assèche le milieu et nuit à la survie des sphaignes. En ce sens, la coupe sélective d’arbres dans les tourbières pourrait faire de petits miracles. Une hypothèse à confirmer!

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