Économie et environnement, même combat

Environnement et économie, des concepts opposés? Pas nécessairement, dit François Delorme, économiste, chargé de cours à l’École de gestion de l’Université de Sherbrooke et collaborateur au Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC). Au lieu de demander comment l’économie peut lutter contre les changements climatiques, pourquoi ne pas laisser l’environnement dicter le comportement économique à adopter? Entrevue.

Économie / 19 février 2019

Unpointcinq : Comment le système économique actuel contribue-t-il aux changements climatiques?

François Delorme : On vit dans un monde d’économie de marché, où réussir équivaut à maintenir une croissance. Le problème, c’est que le développement économique entraîne la production de gaz à effet de serre (GES). Nous n’arrivons pas à jongler avec l’augmentation de nos revenus tout en réduisant les dommages infligés à l’environnement. C’est de ce constat que viennent les initiatives de décroissance et de développement durable, qui proposent de ralentir ou de diminuer notre croissance économique.

Pourquoi ne changeons-nous pas simplement de système économique?

En janvier, mois des résolutions, nombreux sont ceux qui ont choisi de se remettre en forme. Au moment de prendre la décision, ils ont pesé le pour et le contre. Mais personne ne va prendre en compte le coût de ne rien faire et de regarder la télé au lieu d’aller au gym. C’est un peu la même chose avec les changements climatiques : c’est difficile de chiffrer les coûts de l’inaction. Et puis, c’est facile de signer le Pacte pour la transition sur Internet, mais c’est autre chose de passer de la parole aux actes!

Faut-il abandonner l’économie de marché afin de préserver la planète?

Pas nécessairement! Certains outils de l’économie de marché sont intéressants, comme l’inclusion du coût environnemental et social dans les produits que nous achetons. On pourrait donc taxer la viande rouge pour limiter la production de méthane (dont l’impact sur le réchauffement climatique est 80 fois supérieur à celui du CO2). Comme les steaks coûteraient plus cher, les consommateurs changeraient leurs habitudes et en achèteraient moins. Ce qui nous mènerait collectivement vers une diète plus soutenable.

Francois Delorme chargé de cours en économie de l'environnement à l'Université de Sherbrooke.
Francois Delorme est chargé de cours en économie de l'environnement à l'Université de Sherbrooke.

Imposer des taxes, est-ce suffisant pour entamer une transition écologique?

Si seulement! Pour qu’une transition écologique réussisse, elle doit venir d’une volonté et d’une solidarité des citoyens. On doit impérativement changer nos comportements et réduire notre consommation. Cependant, malgré toute notre bonne volonté, nous, les humains, ne sommes pas capables de nous autoréguler.

Même si je sais que manger des chips très salées nuit à ma santé, je vais quand même passer à travers le sac. Nous avons donc besoin d’être encadrés pour empêcher les dérives. Mais pas en rendant les chips illégales, je vous rassure! L’objectif, c’est plutôt d’inciter les consommateurs à réduire les GES grâce à des mesures comme les taxes sur les produits polluants, mais aussi à des subventions pour les initiatives écologiques. 

« C’est l’heure de se serrer les coudes. »

Est-ce qu’agir, économiquement parlant, c’est notre meilleure arme contre les changements climatiques?

Soyons réalistes. Les humains ont « scrappé » le climat et, malgré nos efforts, on ne pourra pas le réparer. Même si un sol contaminé peut être décontaminé, il ne sera jamais tout à fait comme il était. On peut donc se demander s’il ne faut pas aller au-delà de la modification de notre modèle économique. Pourquoi ne pas donner la personnalité juridique à l’environnement? D’après la loi, vous et moi avons des droits qui nous protègent. Pourtant, légalement, presque rien n’encadre et ne protège le patrimoine naturel. La prochaine étape, c’est peut-être simplement d’accorder le titre de personnalité juridique au fleuve Saint-Laurent et à nos forêts.

À court terme, que nous reste-t-il à faire?

On a beaucoup de pain sur la planche, mais je pense qu’on peut faire beaucoup avec le système économique qu’on a! Le plus grand piège, c’est de croire qu’on a tout notre temps pour faire une transition écologique. On parle ici de quelques années, tout au plus. Malgré cette urgence, il ne faut pas non plus se précipiter et imposer des mesures inéquitables. Parce que sinon, on ne verra plus seulement des gilets jaunes, mais aussi des pantalons jaunes, des jupes jaunes… voire toute une garde-robe d’habits entièrement jaunes!

En fin de compte, ce qu’il nous reste à faire, c’est de réaliser que les changements climatiques ont un prix. On n’a plus le loisir de ne rien faire, c’est l’heure de se serrer les coudes. Et d’ici à ce que l’économie s’y mette, on peut tous faire l’effort de manger quelques steaks en moins, de covoiturer et de se faire entendre jusqu’au gouvernement.

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