© Sébastien Thibault

Quand les déchets des uns font le bonheur des autres

Des entreprises qui partagent leurs équipements, leur expertise et même leurs déchets afin de réduire les émissions de gaz à effet de serre tout en créant de la richesse? C’est le principe de l’économie circulaire, un concept qui prend de l’ampleur au Québec. État des lieux.

Économie / 19 février 2019

Du caca de ténébrions pour enrichir des champs plantés d’ail? Voilà le projet que défend Cynthia Faucher, fondatrice d’Uni-Vers Entomoculture, une entreprise beauceronne spécialisée dans l’élevage de ténébrions meuniers, dont elle transforme les larves en farine protéinée.

L’idée est loin d’être bête. Nourries de résidus de blé achetés d’une coopérative agricole voisine, les millions de larves élevées par la ferme d’entomoculture produisent des tonnes de déjections qui étaient jusqu’à récemment jetées au rebut. Du moins jusqu’à ce que Cynthia Faucher tombe sur un cultivateur d’ail de Beauport intéressé par ce fertilisant naturel. C’était lors d’un atelier de maillage industriel organisé en juin 2018 par le Conseil régional de l’environnement (CRE) de la Capitale-Nationale.

À l’origine de cette rencontre, il y a une « marieuse d’industries », selon l’expression qu’utilise Audrey Roberge, conseillère en économie circulaire au CRE Capitale-Nationale, pour décrire son rôle. Depuis 2017, cet organisme pilote le projet Économie circulaire Capitale-Nationale, qui vise à mettre sur pied un tel réseau en boucle à Québec. L’idée n’est pas piquée des vers : regroupant 250 entreprises du port de Québec et de deux parcs industriels de Beauport, le projet prévoit dresser un inventaire des matières premières et des résidus qui entrent et sortent de ces sites. En plus de créer des synergies, l’objectif est de détourner les matières résiduelles des lieux d’élimination tout en renforçant l’économie locale.

Pour Audrey Roberge, le mariage entre Cynthia Faucher et l’agriculteur est un bel exemple d’économie circulaire, puisque les résidus de l’une sont devenus la matière première de l’autre, résume-t-elle. Mais l’économie circulaire peut aller plus loin, notamment par la mutualisation des services et de la main-d’œuvre au sein du réseau. « Mon rêve est qu’une entreprise soit créée en valorisant les ressources locales », explique-t-elle.

Selon l’Institut de l’environnement, du développement durable et de l’économie circulaire (Institut EDDEC), un organisme fondé par HEC Montréal, Polytechnique Montréal et l’Université de Montréal, l’économie circulaire est un « système de production, d’échange et de consommation visant à optimiser l’utilisation des ressources à toutes les étapes du cycle de vie d’un bien ou d’un service (…) tout en réduisant l’empreinte environnementale et en contribuant au bien-être des individus et des collectivités ».

Schéma de fonctionnement d'une économie circulaire

Détail non négligeable, « l’économie circulaire participe aussi à la réduction des émissions de gaz à effet de serre (GES) », explique Audrey Roberge. En détournant des tonnes de résidus des sites d’enfouissement et des centres de tri, ce modèle évite l’extraction de matières premières associée à la production de nouveaux biens de consommation. « C’est encore plus vrai quand le résidu est local et qu’on évite le transport d’une matière première qui vient de loin », ajoute la conseillère.

Des mariages heureux

Et il n’y a pas qu’à Québec qu’on fait tourner l’économie. Outre ce projet de la région de la Capitale-Nationale, la communauté Synergie Québec, animée par le Centre de transfert technologique en écologie industrielle (CTTÉI) affilié au Cégep de Sorel-Tracy, regroupe 20 autres projets de maillage d’industries, appelés « synergies industrielles ». En clair, le but est de relier les entreprises d’une même région afin qu’elles s’échangent à moindre coût non seulement des résidus de production – comme le fumier de ténébrions –, mais aussi de l’énergie, des équipements ou de l’expertise.

De Gaspé à Gatineau, des dizaines d’intermédiaires visitent annuellement les entreprises, explique Jennifer Pinna, chef de projet, en symbiose industrielle au CTTÉI. Ces agents repèrent les matières premières et les résidus susceptibles de servir à une entreprise voisine, et ils recensent les équipements et les espaces sous-utilisés qui pourraient être mis en commun. Par exemple, « si une scie à commande numérique est utilisée une fois par semaine, il faut la mettre à la disposition d’autres entreprises. Dans un modèle d’économie circulaire, on n’a plus besoin d’être propriétaires de machines. Chacun devient plutôt un utilisateur ».

Photo de Jennifer Pinna qui aide les entreprises à mettre en place des projets d'économie circulaire
Jennifer Pinna aide les entreprises à mettre en place des projets d'économie circulaire. © NathB

« Il y a 170 initiatives d’économie collaborative au Québec, soit des plateformes Web où il est possible d’échanger ou de louer à peu près tout. »
Daniel Normandin, Institut EDDEC

Le partage des outils et des équipements sous-utilisés est d’autant plus pertinent que dans le monde, seulement 9 % des ressources extraites de la planète sont remises en circulation, d’après une récente étude d’un groupe de réflexion dans le giron du Forum économique mondial. « Plus de 90 % [de ces ressources] finissent soit dans les sites d’enfouissement, soit sous forme de pollution dans l’environnement ou sont stockées de façon improductive », observe Daniel Normandin, directeur exécutif de l’Institut EDDEC. Selon lui, des gisements de matières déjà extraites gagneraient à être valorisés par le recyclage, la réparation ou la remise à neuf.

Deux tiers de GES en moins

La réduction des GES grâce à l’implantation d’économies circulaires est loin d’être théorique, soutient Jennifer Pinna. Même qu’une telle implantation « diminuerait les émissions de CO2 de 66 % par rapport au modèle économique actuel, selon une étude menée récemment dans cinq pays européens », ajoute Daniel Normandin.

Concrètement, au Québec, comment faire pour que les planètes s’alignent? Différentes stratégies peuvent contribuer à diminuer les émissions de GES en amont de la production industrielle, croit Jennifer Pinna. Elle cite l’exemple de l’avionneur Pratt & Whitney, qui remplace l’usinage de blocs d’acier par l’impression 3-D. « On réduit ainsi les pertes de matières premières, donc l’extraction de ressources et, par conséquent, l’utilisation de combustibles fossiles qui y est liée », précise-t-elle.

Photo de Daniel Normandin, directeur exécutif de l’Institut EDDEC
Selon Daniel Normandin, le tissu industriel québécois se prête bien à l'économie circulaire. © Amélie Philibert

Autre stratégie de réduction des GES : allonger la durée de vie des produits en les réparant, en les remettant à neuf ou en les revendant, énumèrent Daniel Normandin et Jennifer Pinna. L’économie de fonctionnalité, qui consiste à vendre l’usage d’un bien ou d’un service plutôt que ce bien ou ce service, concourt aussi à allonger la durée de vie des produits. Jennifer Pinna donne l’exemple bien connu de Michelin. Depuis 2000, la multinationale française ne vend plus des pneus à l’industrie du camionnage, mais la possibilité d’en utiliser. Autrement dit, elle prend en charge le cycle de vie de son produit, notamment en ajustant le gonflage des pneus, en les réparant au moment opportun ou en conseillant les chauffeurs de poids lourds. Comme elle reste propriétaire de ses pneus, elle a tout intérêt à ce qu’ils soient durables!

L’économie de partage participe aussi à la réduction des GES. « Il y a 170 initiatives d’économie collaborative au Québec, soit des plateformes Web où il est possible d’échanger ou de louer à peu près tout, ce qui évite d’augmenter la fabrication de produits », souligne Daniel Normandin.

Même le patronat favorise l’économie circulaire!

L’économie circulaire peut-elle entraîner un recul de l’activité économique? Pas du tout, répond le Conseil du patronat dans une étude menée conjointement avec le Conseil patronal de l’environnement du Québec (CPEQ) et l’organisme Éco Entreprises Québec (EEQ) et publiée en mars 2018. Au contraire, « les études recensées démontrent qu’en plus de réduire l’impact environnemental, l’économie circulaire a le potentiel d’accroître le nombre d’emplois, de pousser à la hausse le PIB et de favoriser le développement de nouveaux marchés », écrit cette organisation qui défend les intérêts des employeurs.

Toutefois, gare aux effets rebond qui peuvent annuler les avantages environnementaux, préviennent les auteurs. En effet, l’économie circulaire si elle permet de réduire les émissions de GES… permet aussi d’économiser de l’argent. Or « quand on a de l’argent dans ses poches, on l’utilise pour surconsommer : c’est le danger », explique Daniel Normandin, directeur exécutif de l’Institut de l’environnement, du développement durable et de l’économie circulaire. Selon lui, une telle surconsommation, en faisant pression sur la production, pourrait entraîner une hausse des émissions de GES et, ainsi, annuler les bienfaits de l’économie circulaire.

Bref, l’économie circulaire est bien en marche au Québec. Selon Daniel Normandin, c’est même chez nous que le concept est le plus avancé en Amérique du Nord. « Le tissu industriel s’y prête bien et il y a beaucoup de projets pilotes. Le modèle des synergies industrielles est en train de se multiplier », dit-il.

Autant de gestes qui décuplent les possibilités de réduire les émissions de GES, ce que s’affairent d’ailleurs à évaluer des chercheurs québécois. Par exemple, le CTTÉI a mis au point un calculateur de la réduction de GES issue de la récupération de résidus entre entreprises. De son côté, l’Institut EDDEC tente d’estimer la contribution de l’économie circulaire à la réduction des GES émis par les grandes entreprises industrielles, une étude dont il dévoilera les résultats en 2020.

Y’a pas à dire, ça tourne rondement au Québec!

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Quatre entreprises qui font tourner l’économie circulaire

Réduire les émissions de GES et créer des emplois et de la richesse, c’est possible. Ces quatre entrepreneurs québécois en sont la preuve.

Spa fou

Si la durée de vie moyenne de la mécanique d’un spa oscille entre 10 et 15 ans, sa coque en acrylique dure au moins trois fois plus longtemps. Pour qu’elle ne finisse pas à la poubelle aussi jeune, l’entreprise longueuilloise Piscines et Spas Poséidon reconditionne les vieux bains à remous en greffant aux coques en bon état de nouveaux châssis et équipements. Vendus à 50 % du prix d’un neuf, ces spas reconditionnés repartent donc pour 10 ans de saucettes tout en évitant la fabrication d’une autre coque d’acrylique.

En outre, ces activités de reconditionnement ‒ qui se font en hiver ‒ permettent à l’entreprise de garder ses employés toute l’année. « On est content de contribuer à cette économie circulaire en reconditionnant un produit déjà sur le marché », résume Nicolas Guillotte, président de Piscines et Spas Poséidon.

[DÉCRYPTAGE CLIMATIQUE]

Un étudiant de l’Université de Sherbrooke évaluait en 2013 (p. 110) que la fabrication d’une cuve de bain en acrylique émettait 250 kg d’équivalent CO2. Rapporté à la superficie d’un spa à deux places, revêtu du même matériau, ce calcul montre qu’on évite de rejeter dans l’atmosphère l’équivalent d’un aller-retour Montréal–Mont-Joli en voiture à essence chaque fois qu’une coque est reconditionnée.

(Carine Monat, recherchiste scientifique)

groupe bellemare division recyclage

Déconstruire pour rebâtir

Au Québec, plus de 70 % des panneaux de gypse, des bardeaux d’asphalte, des résidus de bois et d’autres matériaux de construction en fin de vie sont acheminés à l’un des 50 centres de tri spécialisés. Mais pour que ces matières trouvent preneurs auprès des recycleurs et soient transformées en nouveaux matériaux, encore faut-il que le centre soit adéquatement équipé pour les séparer finement les unes des autres, ce qui n’est pas toujours le cas actuellement. C’est là qu’intervient le Groupe Bellemare, une entreprise de Trois-Rivières qui concasse, broie et tamise les résidus de construction, de rénovation et de démolition afin qu’ils puissent avoir une seconde vie.

Par exemple, les bois vernis et peints sont envoyés en valorisation énergétique alors que les bois bruts peuvent être recyclés en panneaux de particules de bois. « On a acheté des équipements pour trier le bois, l’amener à la granulométrie désirée et l’envoyer aux usines de fabrication de panneaux. On peut faire rouler la roue! », illustre Pierre-Alexandre Grenier, directeur des opérations pour la division Bellemare environnement. C’est ainsi qu’en un an, 726 000 arbres ont été sauvés de la scie mécanique, selon l’entreprise.

[DÉCRYPTAGE CLIMATIQUE]

Le Groupe Bellemare a recyclé 26 000 tonnes de bois en une année, soit environ 52 000 mètres cubes. Un mètre cube de bois stockant environ 0,9 tonne d’équivalent CO2, les 726 000 arbres recyclés par l’entreprise permettent de continuer à séquestrer près de 47 000 tonnes d’éq. CO2. C’est l’équivalent des gaz à effet de serre qu’émettent 5 000 Québécois par année.

(Carine Monat, recherchiste scientifique)

Arts plastiques

Si vous jetez vos contenants de savon faits de plastique n° 2 au recyclage, il est possible que leur matière se retrouve un jour dans les drains en polyéthylène haute densité (PEHD) conçus par Soleno, une entreprise de Saint-Jean-sur-Richelieu spécialisée dans le contrôle des eaux pluviales. En 2014, elle s’est associée au Groupe RCM (une entreprise de recyclage mauricienne qui emploie des personnes avec limitation fonctionnelle) afin de constituer Soleno Recyclage. Cette filiale trie les résidus de plastique, les transforme en granules, puis les envoie chez Soleno, qui en fait des drains constitués de 60 à 90 % de PEHD recyclé.

Drain en plastique recyclé fabriqué par l'entreprise Soleno

« Les déchets, ça crée de l’emploi, notamment pour les personnes handicapées, et ça crée de la richesse », commente Guillaume Villemure, directeur développement et approvisionnement chez Soleno. L’entreprise recycle ainsi 100 millions de contenants par an, soit 10 tonnes de PEHD. « C’est le résultat des 100 millions de gestes des citoyens qui ont mis un contenant dans le bac de recyclage », en conclut Guillaume Villemure. Sa devise? « On récupère des tonnes et des sourires. »

[DÉCRYPTAGE CLIMATIQUE]

Dans une étude réalisée pour Environnement Canada, la firme ICF Consulting, en tenant compte des différents profils énergétiques des provinces, rapporte qu’en moyenne, au pays, le recyclage d’une tonne de PEHD émet environ 2,3 tonnes d’équivalent CO2 de moins que la fabrication de PEHD vierge. Autrement dit, au Canada, recycler 10 tonnes de PEHD réduirait les émissions de GES d’environ 23 tonnes d’équivalent CO2, ce qui correspond à près de 40 allers-retours Montréal–Miami en avion.

(Carine Monat, recherchiste scientifique)

BizBiz Share, application sur tablette

Des partages payants

Vous êtes un fabricant d’armoires et vous avez besoin d’un chariot élévateur pour un contrat? Ou encore, votre entrepôt dispose d’un local inutilisé? Lancée en 2017, la plateforme montréalaise BizBiz Share permet aux entreprises de partager les ressources qu’elles n’utilisent pas. Les avantages sont considérables : les quelque 1000 entreprises qui sont actuellement membres de la plateforme dans la région métropolitaine peuvent économiser des sous et faire fructifier leurs actifs tout en réduisant leur empreinte carbone.

Par exemple, l’un des membres de BizBiz Share, qui faisait jadis sabler des pièces par un fournisseur situé à 30 minutes en voiture, a trouvé dans son parc industriel un fabricant de peinture qui sous-utilisait un équipement de sablage, raconte Elliot Daigneault, fondateur et chef de la direction de l’entreprise. Bingo! Moins de déplacements, moins de CO2, plus d’argent dans les poches. L’entreprise développe actuellement un outil permettant de calculer les gains environnementaux résultant de ses activités, dont les économies de GES.

Quand les déchets des uns font le bonheur des autres 8min.