© Rémy Bourdillon

Sainte-Flavie ou le dilemme du littoral

À Sainte-Flavie, dans le Bas-Saint-Laurent, chaque tempête fait craindre le pire aux habitants. L’érosion côtière, accentuée par les changements climatiques, les place devant un choix déchirant : s’adapter – mais comment? – ou partir? Des pistes d’action se dessinent.

Vivre ici / 03 décembre 2018
On s'adapte !

Recevoir une visite de Géraldine Colli n’est pas vraiment une bonne nouvelle lorsqu’on vit à Sainte-Flavie, aux portes de la Gaspésie. La chargée de projet en résilience côtière pour la municipalité a la difficile tâche de rencontrer les propriétaires des maisons les plus menacées par l’érosion côtière, dont certaines peuvent être carrément englouties par les grandes marées. Sa mission : leur annoncer qu’ils sont admissibles à une aide financière du ministère de la Sécurité publique pour déplacer ou démolir leur maison.

« Il n’y a aucune obligation, précise-t-elle : ceux qui veulent rester pourront le faire. C’est un programme de prévention, pour ne pas se retrouver dans une situation d’urgence comme lors de la tempête de 2010. »

Dans cette municipalité de 900 habitants du Bas-Saint-Laurent – une longue rue bordée de maisons, dont celles au nord sont encadrées par la route 132 et l’estuaire du Saint-Laurent –, tout le monde se souvient du fameux 6 décembre 2010. Ce jour-là, le déferlement des eaux du fleuve a entraîné des dommages irréparables : entre 30 et 40 habitations (principales ou secondaires) ont dû être déplacées ou démolies.

Perdre 50 000 $ en 15 minutes

« Les vagues ont arraché mon gazebo, et j’ai dû refaire toute ma cour », se souvient Huguette Lacerte, une retraitée qui dit avoir perdu 50 000 $ en 15 minutes ce 6 décembre-là. Depuis, elle a fait installer d’imposants enrochements pour protéger sa propriété, mais elle a bien conscience que la protection offerte par ce rempart est illusoire. « La marée est déjà passée par-dessus une fois. Je n’ai pas fini de payer ma maison, mais si j’ai bien compris, elle ne vaut plus rien. Alors maintenant que j’y suis, j’y reste! »

Les maisons sur la côte, dont la valeur a souffert de la proximité de la zone à risque, n’attirent plus grand monde. Certains propriétaires ont quitté Sainte-Flavie, d’autres sont allés s’installer dans deux nouvelles rues, ouvertes à l’entrée du village. Là-bas, pas de bouquet d’algue dans l’air : situées dans des rues sans trottoirs, les maisons neuves, avec leurs carrés de pelouse où poussent de frêles arbustes, évoquent davantage la banlieue que le bord du fleuve. Dans ce quartier, la municipalité mettra 12 terrains à la disposition des Flaviens qui voudront quitter le littoral.

Une nouvelle rue à l'entrée du village attend les propriétaires victimes de l'érosion côtière. © Rémy Bourdillon

Une résilience limitée

Spécialiste des zones côtières, Christian Fraser décrit pourtant le littoral de Sainte-Flavie, qui a une base rocheuse, comme résilient. « Dans ce secteur, on observe souvent de forts reculs des côtes lors des tempêtes, signale le chercheur en géoscience côtière à l’Université du Québec à Rimouski (UQAR). Mais les plages parviennent à se reconstruire assez vite. Un cordon de galets ou de sable se reforme avec le matériel qui a été arraché et la végétation reprend par-dessus. Après trois ou quatre ans, on peut parfois retrouver une terrasse de plage revégétalisée qui sert de tampon aux événements suivants. »

Les changements climatiques risquent toutefois de remettre en question cet équilibre, explique le scientifique. « Le couvert de glace, qui atténue l’énergie des vagues, a tendance à diminuer depuis le milieu des années 1990. Si, chaque année, on a deux ou trois tempêtes supplémentaires au cours desquelles les vagues peuvent attaquer le littoral directement, les plages se reformeront plus difficilement. La hausse du niveau marin va devenir un gros problème pour ces côtes basses dans le futur, peu importe leur résilience. »

Pour déterminer quels propriétaires se verront proposer un déménagement, le ministère de la Sécurité publique a mandaté le laboratoire où travaille le chercheur pour calculer les indices de vulnérabilité de chaque portion du rivage. Aucune construction n’a encore été officiellement ciblée, mais l’ancienne mairesse Rose-Marie Gallagher et son conjoint, Pierre Bouchard se doutent bien que leur belle maison en bois, où ils vivent depuis 1974, sera classée parmi les plus vulnérables. « On va regarder les données et écouter ce que Géraldine nous dit, mais on a encore envie de profiter de notre vie ici, affirme celle qui a occupé la mairie jusqu’en 2017. Dans quelques années, on partirait, mais pour aller où? »

Pierre Bouchard devant sa maison. © Rémy Bourdillon

Protéger leur demeure leur a coûté quelque 70 000 $. Sur les conseils d’un ingénieur, ils ont surélevé leur maison et ont installé des enrochements en bordure de plage, là où il y avait auparavant une palissade de bois, arrachée par la tempête. « Mais le mur empire l’érosion à cause du ressac, constate Pierre Bouchard, un ancien pêcheur. On n’a plus de recharge en sable. » La vague frappe la roche de toute sa force et rebondit, alors que « quand on fait du réensablement ou de la revégétalisation, la vague perd son énergie avant de frapper; elle peut donc déposer des sédiments », explique Géraldine Colli.

S’adapter : entre raison et émotion

La relocalisation reste la meilleure solution, selon Christian Fraser. « Si tout le monde dans ce secteur s’était établi à plus de 20 ou 30 m de la ligne de rivage, il n’y aurait probablement jamais eu de problème. Après des tempêtes, les riverains ont installé des protections côtières qui amplifient le problème à long terme, et le piège s’est refermé sur eux… » Une nouvelle réglementation municipale tient compte de ces constats : ceux qui ne veulent pas quitter le littoral se voient maintenant interdire d’ériger de nouvelles constructions dans une « zone de contrainte » dont la largeur varie de 20 à 42 m, en partant de la plage.

« Mais il y a d’autres facteurs à considérer, historiques ou socio-économiques, poursuit Christian Fraser. Et il y a beaucoup d’émotions aussi. Ce n’est jamais une décision facile. »

La situation ne semble en tout cas pas affoler le couple Gallagher-Bouchard, qui en a vu d’autres : il a reçu la visite de plusieurs professionnels, et assisté à plusieurs conférences à l’UQAR. « Même si le ton est toujours alarmiste, je trouve que les scientifiques ont nuancé leur propos, dit Rose-Marie Gallagher. Par moments, on commençait à se sentir mal d’habiter au bord de la mer! »

En attendant de prendre les décisions difficiles, les Flaviens se sont déjà adaptés. « À chaque grande marée, on est plus vigilants, dit Pierre Bouchard. On surveille la pression atmosphérique, ce qu’on ne faisait pas avant. » Mais ce vieux loup de mer, dont la maison est décorée d’artefacts de marins, ne s’en fait pas trop pour autant. « Il y en a qui ont peur de la mer, mais il y a des risques partout. Nous, on a toujours pris les tempêtes comme des spectacles : on installe nos chaises près de la fenêtre et on regarde. » D’autres en ont sans doute assez vu et accepteront de déménager…

Changements climatiques et érosion côtière : un couple infernal

Depuis 30 ans, les chercheurs constatent un réchauffement important non seulement des températures moyennes annuelles, mais surtout des températures hivernales. Entre 1987 et 2006, ces dernières ont par exemple augmenté de 2,63 °C à Sept-Îles, de 2,71 °C à Gaspé et de 3,34 °C aux Îles-de-la-Madeleine. Cette tendance devrait se maintenir dans les prochaines années avec pour conséquences un déplacement rapide du littoral, une hausse du niveau marin ainsi que des dommages associés aux tempêtes.

Professeur titulaire de la Chaire du Québec en géoscience côtière, Pascal Bernatchez a estimé qu’à l’échelle du Bas-Saint-Laurent, de la Côte-Nord, de la Gaspésie et des Îles-de-la-Madeleine (sur quelque 3 220 km de côte), 5426 bâtiments (publics ou privés) seront exposés d’ici 2065 si aucune mesure d’adaptation n’est mise en place. La valeur de ces bâtiments, en dollars de 2012, s’élève à 732 millions de dollars. Le chercheur a aussi dénombré 294 km de routes et 26 km de chemins de fer à risque, représentant une valeur de 776 millions de dollars. La perte économique potentielle pour les 50 prochaines années est donc évaluée à 1,5 milliard de dollars.

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