© Sébastien Thibault
Dossier spécial : « Décarboner » en famille , partie 4

Familles rassemblées = familles résilientes

Saviez-vous que vivre en coopérative d’habitation contribue à diminuer l’empreinte carbone des ménages et à maximiser l’adaptation aux changements climatiques? On vous emmène dans la grande famille d’une coop montréalaise.

Vivre ici / 15 novembre 2018
Moins de GES !

Pas de pancarte ni d’écriteau devant le bâtiment centenaire de l’avenue du Parc, à deux pas du carrefour qui sépare le branché quartier du Mile-End des rues vertes d’Outremont, à Montréal. Décidément, la coopérative d’habitation Notre-Dame-de-Fatima se distingue tant par sa façade imposante que par son anonymat.

Une cinquantaine de personnes vivent pourtant là, en communauté. « Ici, ce n’est pas la même dynamique que dans un immeuble classique, il y a plus de liens sociaux, raconte Maud Caous, une jeune quarantenaire qui occupe l’un des logements avec ses filles Camille et Gloria, 10 et 8 ans. En emménageant à la coopérative Notre-Dame-de-Fatima, en janvier 2018, elle cherchait surtout un logement moins cher. « Mais je voulais aussi avoir de bonnes relations de voisinage », dit-elle.

Habiter dans une coopérative, c’est vivre dans un bâtiment autogéré : veut, veut pas, tous les membres participent à l’entretien et à la gestion de l’immeuble, ce qui a pour conséquence de réduire les coûts d’exploitation et, donc, le prix des loyers, explique Maud, tout en relativisant ces contraintes en comparaison des avantages que la vie communautaire lui apporte.

En mode partage

Par exemple, la cinquantaine de résidents a accès à des espaces collectifs de détente, aménagés au sous-sol. Ici, on partage mobilier, livres, vinyles, jouets, matériel de gym… Le « coffre aux trésors », situé dans le fond de la salle, est d’ailleurs le coin préféré de Camille. Les habitants y laissent ce qu’ils n’utilisent plus : vêtements, articles de cuisine, matériel scolaire ou informatique. Au bout de deux semaines, ce qui n’a pas été pris est donné à des organismes de bienfaisance du quartier.

Le sous-sol de la coopérative Notre-Dame-de-Fatima, c'est le royaume des enfants. On y retrouve aussi le fameux « coffre aux trésors ». © Perrine Larsimont

« On dépense moins. Le système de dons fait en sorte qu’il y a des choses que l’on n’achète pas. On essaie aussi de récupérer et de réparer plutôt que d’acheter du neuf. C’est un peu l’esprit d’ici : une économie d’échelle », explique Maud, en référence au nouveau banc d’abdominaux récupéré par un voisin au détour d’une ruelle.

Même en plein cœur de la ville, les membres de la coopérative ont accès à des espaces verts : ils ont notamment choisi de condamner le stationnement pour en faire une cour où les habitants profitent de l’air frais et des plantes aromatiques. Cet espace donne sur une longue ruelle verte, un projet qui a abouti l’été dernier grâce au soutien de la municipalité et à la participation d’autres résidents du quartier.

Au Québec, quelque 60 000 personnes vivent dans près de 1300 coopératives.

Pour Erick Desranleau, membre du comité social de sélection de Notre-Dame-de-Fatima, une coopérative d’habitation est avant tout un projet « durable ». Elle participe à la réduction des gaz à effet de serre en diminuant la consommation des ménages tout en permettant à ses membres de développer des savoir-faire particuliers. Entre l’expertise en bâtiment, l’organisation logistique, la gestion de groupe et celle des finances, les occasions d’apprentissage ne manquent pas.

Les efforts et le temps que les membres y consacrent ont assuré la viabilité de Notre-Dame-De-Fatima depuis sa création, il y a plus de 35 ans. Un investissement commun qui bénéficie économiquement à chacun, ajoute Erick Desranleau. « Quand tout est bien géré, il y a peu de dépenses et des loyers moins chers. » En outre, le réseau de coopératives dont fait partie Notre-Dame-de-Fatima permet de mutualiser des travaux de réparation et d’entretien et d’en réduire ainsi les coûts.

Moins d’achats, moins de gaz à effet de serre 

À Notre-Dame-De-Fatima, la récup et le partage permettent à 24 ménages de moins consommer. Ils se partagent :

> GYM : matériel de sport et de remise en forme
> Salle de jeu : jouets, articles de sport, jeux de société
> Espace détente/coin médias : fauteuils, livres, disques, vidéos
> Coin bricolage : outils de jardinage, pelles
> Cour extérieure : plantes, herbes aromatiques, barbecue
> Buanderie : laveuses et sécheuses
> Un « coffre aux trésors » : permet l’échange de vêtements, d’articles de cuisine, de matériel scolaire, etc.

Les leçons de la préhistoire

La richesse du réseau social est d’ailleurs l’un des éléments-clés qui expliquent l’adaptation des premiers Homo sapiens aux catastrophes naturelles, selon les archéologues Julien Riel-Salvatore et Fabio Negrino. En récoltant des données sur un site de Ligurie, au nord-ouest de l’Italie, les deux chercheurs – le premier rattaché à l’Université de Montréal, le second à l’Université de Gênes – ont constaté que l’installation des humains dans la région coïncide avec une éruption volcanique particulièrement destructrice qui a eu lieu près de Naples, à 700 km de là, il y a environ 40 000 ans.

Jusqu’à tout dernièrement, rien ne laissait penser qu’il y avait eu des survivants à cette catastrophe. La découverte des deux archéologues s’expliquerait par l’ampleur du tissu social que nos lointains ancêtres avaient développé. « Bien qu’ils en étaient éloignés, ces hommes connaissaient l’existence d’autres régions autour de la leur. Ils ont pu interagir avec des groupes voisins dans une perspective d’échange de matériaux et de ressources. » C’est ce qui les aurait menés jusqu’en Ligurie, précise Julien Riel-Salvatore.

Aujourd’hui, le contexte social dans lequel s’opère l’adaptation aux changements climatiques est complètement différent de celui de la préhistoire. Il faut dire que Facebook n’existait pas à l’époque! Malgré tout, on peut tirer des leçons de cette démonstration de résilience, estime le chercheur. « C’est probablement en faisant des efforts coopératifs majeurs qu’on va être en mesure de faire face à ces problèmes (…) parce que c’est clairement ce qui a permis à notre espèce de s’implanter dans des endroits inhospitaliers. »

Élaborer à plusieurs des solutions d’adaptation durables qui profitent à chacun? C’est peut-être la clé du défi climatique…

Une coop d’habitation, comment ça roule?

Il s’agit d’une entreprise collective dont les membres possèdent conjointement le ou les immeubles. Ils en assurent ensemble la gestion, ce qui a pour effet de réduire les coûts d’exploitation et, ainsi, d’offrir des logements de qualité à des prix inférieurs au marché.

Des programmes de subvention provinciaux et fédéraux contribuent au financement de ces coops dans le but de garantir l’accès d’une partie des logements offerts à des clientèles spécifiques (travailleurs, immigrants, retraités, etc.).

[Dossier spécial] « Décarboner » en famille

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Familles rassemblées = familles résilientes 4min.