La forêt des possibles

/ 27 mars 2018

Mon grand-oncle avait rasé l’érablière sur la terre dont mon grand-père avait hérité, pour s’assurer qu’il n’en tire pas de bénéfices de son vivant. En y repensant, je mesure l’ampleur de l’expression « ça vaut une terre en bois deboutte », expression que j’ai toujours trouvée très parlante sur notre rapport à la forêt, à nous, les « Blancs » / Occidentaux.

Les premiers peuples ont foulé ces mêmes forêts, pendant des siècles, et c’est dans ces forêts que leur culture s’est forgée. Ils ont, depuis que l’homme blanc est arrivé en Amérique, vu la forêt se transformer en un bien mercantile. S’ajoutent de nos jours à cela les transformations qu’apportent les changements climatiques…

Les autochtones font partie de la forêt. Ils en sont dépendants et se sentent redevables envers elle, pour les générations futures.

– Jean-Michel Beaudoin, professeur en foresterie à l’Université Laval et titulaire de la Chaire de leadership en enseignement en foresterie autochtone.

Depuis le début du XXIe siècle, outre L’erreur boréale de Desjardins, le rapport Coulombe et des jugements de la Cour suprême, qui ont fait évoluer l’industrie forestière, nous vivons une période incroyable de reprise de pouvoir de la part des communautés autochtones sur tous les plans. Depuis le début des années 2000, une foresterie autochtone s’est d’ailleurs mise en place et contribue à l’enrichissement des pratiques d’exploitation forestière. Et si, ce faisant, les communautés autochtones du Québec désirent toucher leur part du gâteau, elles veulent aussi avoir leur mot à dire sur les façons de faire.

Et c’est dans cette direction que va la communauté innue d’Essipit, à l’entrée de la Côte-Nord : l’avènement d’une foresterie autochtone communautaire. Elle serait mise en place sur l’Innu Assi; un territoire qui serait 100 % possédé et géré par les Essipinnuat. L’innu Assi, ça serait comme une forêt privée.

Préserver l’expression de la culture en forêt

Je parle au conditionnel, car la pleine propriété de l’Innu Assi ne sera réalisable qu’à la signature d’un traité contemporain en négociation avec le gouvernement fédéral et celui du Québec. La lenteur des gouvernements sur le dossier n’empêche toutefois pas la communauté de réfléchir à ce qu’elle voudrait implanter comme mise en valeur sur ce territoire.

Essipit se démarque depuis une trentaine d’années par son système économique « communautaire » guidé par les valeurs autochtones ainsi que le bien-être de la communauté et de ses individus. Chaque développement est précédé d’un processus de consultation.

Et la forêt ne fait pas exception. Selon les valeurs des Essipinnuat, l’exploitation forestière doit permettre de conserver une ambiance forestière de qualité Innu Aitun (toutes les activités, traditionnelles ou contemporaines, rattachées à la culture nationale, aux valeurs fondamentales et au mode de vie traditionnel des Innus associé à l’occupation et l’utilisation de Nitassinan et au lien spécial qu’ils possèdent avec la Terre). Pendant l’exploitation, on se doit de préserver une diversité de faune et de flore permettant la chasse, la pêche, la cueillette, bref, l’expression de la culture en forêt.

Allant encore plus loin, les ingénieurs forestiers du secteur Territoire et consultations à Essipit, repensent les plans d’aménagements forestiers conventionnels et innovent, en tenant compte des désirs de la communauté, mais aussi des impacts des changements climatiques.

La sapinière à bouleau jaune poussée vers le Nord

L’Innu Assi se situe déjà dans une zone de transition des espèces, la sapinière à bouleau jaune (plus au sud), rencontre la sapinière à bouleau blanc (plus nordique). En raison des changements climatiques, cette zone tampon se transforme. La sapinière à bouleau jaune remonte et pousse tranquillement la sapinière à bouleau blanc vers le Nord.

Pour planifier l’exploitation forestière à long terme, il est pertinent de considérer cette transformation. Grâce à des modèles climatiques, on peut prévoir ce qui poussera, et où cela poussera, selon les changements de températures. On peut ainsi optimiser l’exploitation future.

Ça parait simple et logique de s’adapter selon ce que les changements climatiques apporteront de nouveau dans la forêt, mais pour l’instant, Essipit est assez novatrice avec son approche qui allie la mise en valeur des essences peu exploitées à l’adaptation face aux changements.

L’attachement profond à la forêt des Innus est mis de l’avant grâce au processus de consultation du système communautaire. Pour eux, c’est beaucoup plus qu’une « terre en bois deboutte », le Nitassinan. L’amour et la relation qu’ils ont avec la forêt sont au cœur des décisions qu’ils veulent prendre pour son avenir.

C’est assez cool non? Officiellement, il manque seulement un traité… mais d’autres options sont regardées localement pour que s’ouvre une forêt de possibilités à Essipit.

La forêt des possibles 3min.