Urgence climatique, Anthropocène, changements climatiques, activité humaine
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©Marie Leviel
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Anthropocène

Le terme « anthropocène », du grec ancien anthropos, humain, a été proposé par certains scientifiques pour désigner une nouvelle ère géologique qui serait caractérisée par l’impact mesurable qu’a eu l’espèce humaine sur la géologie, la biophysique et la biochimie de la Terre. Cette nouvelle ère suivrait l’holocène, qui a débuté il y a environ 10 000 ans. Bien que cette proposition n’ait pas été encore acceptée officiellement par les instances qui régissent la désignation des ères géologiques, le mot est maintenant couramment utilisé pour désigner l’impact démesuré des activités humaines sur l’environnement à l’époque actuelle.

Si le terme « anthropocène » est relativement récent, l’idée voulant que les humains aient un impact à l’échelle planétaire remonte à plus d’un siècle : déjà, à la fin du 19e siècle, elle figure dans les écrits du géologue italien Antonio Stoppani puis, dans les années 1920, dans ceux de l’écologiste russe Vladimir Vernadsky. Elle est reprise, au début des années 1980, par le biologiste américain Eugene Stoermer qui sera le premier à utiliser le mot « anthropocène » dans son sens actuel. Au début des années 2000, il publie avec le chimiste Paul Crutzen une série d’articles qui popularisent le terme dans le discours scientifique, d’où il passera ensuite dans les médias.

Depuis, l’anthropocène a donné lieu à deux débats majeurs. Le premier concerne la datation précise du début de cette ère géologique et le second, la pertinence même du terme.

En ce qui a trait à la datation, Crutzen et Stoermer proposent à l’origine de fixer le début de l’anthropocène à la seconde moitié du 18e siècle, soit au début de l’ère industrielle. On sait en effet, grâce à l’analyse des bulles d’air emprisonnées dans les glaces arctiques, que l’augmentation de la concentration de gaz carbonique et de méthane dans l’atmosphère – ce qui représenterait un marqueur géophysique – date de cette période. D’autres ont suggéré de faire remonter le début de l’anthropocène à la révolution agricole, il y a entre 10 000 et 12 000 ans, ou encore à l’expansion des empires de l’Antiquité, il y a environ 2000 ans.

Dans une perspective décoloniale, les chercheuses Heather Davis et Zoe Todd ont proposé en 2017 de situer le début de l’anthropocène à 1492, soit au début de la colonisation européenne des Amériques. Cette période est marquée par un déclin de 90 % ou plus de la population autochtone par suite d’épidémies. Ce déclin entraîne une diminution du niveau de gaz carbonique dans l’atmosphère dû au reboisement des terres cultivées et, donc, à une diminution mesurable de la température moyenne globale, qui pourrait servir de marqueur géologique.

Malgré la pertinence de ces différentes propositions, la datation qui recueille aujourd’hui le plus d’appui dans le milieu scientifique place le début de l’anthropocène en 1945, année où on mesure pour la première fois une concentration de substances radioactives dans les sols et les glaces polaires due aux premiers essais atomiques. Cette date coïncide aussi avec le début de ce que le chimiste Will Steffen et ses collègues ont nommé la « grande accélération », soit une augmentation rapide de la population mondiale, de l’activité industrielle et des impacts environnementaux.

Le deuxième débat concernant l’anthropocène porte, nous l’avons dit, sur la pertinence même du terme. On sait que l’humanité, bien qu’elle constitue une espèce au sens biologique, est aussi extrêmement diverse et traversée de nombreux clivages de genre, de classe sociale, de race, etc. On peut donc se demander, comme l’ont fait les chercheurs en écologie humaine Alf Hornborg et Andreas Malm, si c’est toute l’humanité qui représente une force géologique pouvant avoir un impact négatif à l’échelle planétaire et être à l’origine de la crise écologique, ou seulement la minorité qui commande les processus économiques.

Parler de l’anthropocène comme d’une nouvelle ère géologique permet de mettre en évidence l’impact démesuré qu’a eu – et que continue d’avoir – l’humanité sur l’écosphère dont nous dépendons, au point de menacer de la rendre invivable.

Dans cet esprit, le terme de « capitalocène » a été avancé par le géographe Kevin Surprise en 2013, puis popularisé entre autres par le sociologue de l’environnement Jason Moore. Parler du capitalocène plutôt que de l’anthropocène permet de considérer la force géologique dont on mesure l’impact jusque dans les strates du sol, non pas comme une espèce humaine indifférenciée, mais plutôt comme une forme d’organisation sociale, en l’occurrence le mode de production capitaliste. Ce changement de point de vue replace l’époque récente dans une perspective historique où les contraintes actuelles sont vues comme le produit d’actions humaines qui auraient pu – et pourraient éventuellement – être menées tout en respectant les limites des territoires où l’on vit.

En définitive, parler de l’anthropocène comme d’une nouvelle ère géologique permet de mettre en évidence l’impact démesuré qu’a eu – et que continue d’avoir – l’humanité sur l’écosphère dont nous dépendons, au point de menacer de la rendre invivable. Reconnaître l’ampleur de ces impacts peut permettre une réflexion sur les manières de les réduire. Cependant, maintenant que les approches fondées sur les marchés et l’innovation technologique ont clairement montré leurs limites, il s’avère nécessaire d’aller plus loin : une véritable transition écologique requiert de considérer la complexité du monde humain et des hiérarchies qui le traversent. C’est ici qu’on atteint les limites du mot : si l’anthropocène permet de lancer le débat sur la crise écologique, il ne permet pas de le résoudre. Pour poursuivre la discussion, il faudra donc inventer de nouveaux mots…

* Jean Philippe Sapinski est professeur en études de l’environnement à l’Université de Moncton et membre du groupe Des Universitaires.

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