
1/3 En première ligne des changements climatiques, les Îles-de-la-Madeleine sont un microcosme d’adaptation et d’innovation. Dans ce premier volet, on se penche sur la question complexe des déplacements. Comment sortir le transport insulaire de l’impasse de la mobilité pétrosourcée?
Reportage produit dans le cadre des bourses d’excellence de l’Association des journalistes indépendants du Québec.
« Les Madelinots sont une des populations avec le plus de voitures per capita, constate d’emblée Mayka Thibodeau, directrice associée du Centre de recherche sur les milieux insulaires et maritimes (CERMIM). Ce n’est pas un statut qu’on envie, mais on comprend que, pour l’instant, c’est difficile aux Îles de se déplacer autrement qu’en voiture. »
En 2022, le gouvernement du Québec dénombrait pas moins de 14 443 véhicules immatriculés dans l’archipel, incluant environ 500 motoneiges, 1700 véhicules tout-terrains et plus de 6000 camions légers… pour une population de moins de 13 000 personnes! Sur la route, on croise pratiquement un pick-up sur deux véhicules.
Sans s’en vanter, le maire et président de la Communauté maritime des Îles-de-la-Madeleine, Antonin Valiquette, reconnaît que « tout le monde a au moins une voiture ».

C’est que, dans l’ensemble, la densité de population de cette région isolée est inférieure à celle d’une « banlieue éloignée », comme l’a établi Statistique Canada à partir des données du recensement de 2021. Cap-aux-Meules, le chef-lieu de la Municipalité des Îles-de-la-Madeleine – qui abrite le quai principal, la majorité des commerces et des établissements, dont l’hôpital de l’archipel et la centrale électrique –, compte moins de 3 000 habitantes et habitants.
Sur ce chapelet d’îles, la population s’est historiquement dispersée dans des hameaux comptant quelques centaines de personnes chacun. Cette géographie humaine particulière, qui contribue largement au charme pittoresque des lieux, n’est pas sans conséquences pratiques : on trouve encore des CLSC et des bureaux de poste aux quatre coins de l’archipel, mais il n’y a que deux pharmacies, pratiquement situées l’une en face de l’autre au centre de Cap-aux-Meules.
Au plus fort de la saison touristique, la valse des arrivées et des départs provoque une importante congestion sur la route 199, unique route à traverser l’archipel d’un bout à l’autre. « On transporte quand même 120 000 passagers par année », souligne Claudia Delaney, directrice des communications et du marketing à la Coopérative de transport maritime et aérien (CTMA), qui exploite une flotte de navires de passagers et de marchandises ainsi qu’un important réseau de distribution terrestre entre les îles et le continent.
Défis de mobilité durable
Alors que l’immense majorité des déplacements dans l’archipel se fait en auto, le CERMIM a réalisé en 2017 un diagnostic du système de transport collectif et une analyse des besoins en mobilité pour le compte de la Régie intermunicipale de transport Gaspésie–Îles-de-la-Madeleine (RÉGÎM).
Le constat est sans équivoque : « Cette forte utilisation de véhicules privés s’explique par un désir de liberté dans les déplacements et par l’éloignement entre les services et le mode d’occupation du territoire, ce qui rend difficiles l’implantation et le développement d’un transport collectif ou actif. » Dans ce contexte, poursuit le rapport, « pour que le transport collectif soit utilisé, il doit répondre adéquatement au besoin de liberté de déplacement, tant pour la destination que pour l’horaire ». L’étude souligne finalement la nécessité de créer « le réflexe ou l’habitude » des déplacements en transport collectif.
Mais ce n’est pas si facile! Le Plan régional de mobilité durable et collective 2024-2028 identifie plusieurs freins à l’adoption de modes de transport durables, dont les horaires de transport collectif qui ne conviennent pas aux besoins. C’est pourquoi, afin de bonifier l’offre dans l’est de l’archipel, la RÉGÎM a récemment passé une entente avec les transports scolaires pour offrir une option supplémentaire aux usagers et usagères de Grande-Entrée qui souhaitent se rendre à Cap-aux-Meules le matin.
C’est une mentalité à changer, mais je pense que les gens sont prêts à ça.
Virage cycliste en vue?
« C’est une mentalité à changer, mais je pense que les gens sont prêts à ça », avance Bernard Vigneault, propriétaire d’Éco-vélo des Îles et trésorier de l’Association madelinienne pour la sécurité énergétique et environnementale (AMSÉE), qui milite notamment pour l’amélioration des infrastructures cyclables dans l’archipel.
« Beaucoup de gens se déplacent avec leur auto pour aller 2 kilomètres plus loin, mentionne-t-il. Si on avait une infrastructure spécialement pour le vélo, ça irait beaucoup plus vite [à deux roues qu’à quatre]! »
Le fat-bike a la cote sur les plages de l’archipel, mais le manque d’infrastructures cyclables sécuritaires pour circuler à vélo est criant. Mis à part un sentier de 5 kilomètres à Cap-aux-Meules, il n’existe aucune piste cyclable protégée. Dans le réseau local, les cyclistes doivent parfois partager la chaussée avec les automobiles. Le long de la route 199, les vélos circulent sur l’accotement, juste à côté des véhicules roulant à grande vitesse.
Et il y a le vent : sa vitesse moyenne dans le chapelet d’îles est de 28 km/h et il est assez fréquent de voir des rafales à 60 ou 80 km/h! « N’oubliez pas de prendre en considération l’orientation du vent avant de fouler votre monture », conseille d’ailleurs Tourisme Îles-de-la-Madeleine aux cyclotouristes.
Aux Îles comme ailleurs, le vélo a longtemps été davantage un sport ou un loisir qu’un moyen de transport. Mais, comme pour le vélo d’hiver, qui gagne en popularité dans les centres urbains depuis quelques années, le cyclisme insulaire demande simplement un équipement adapté aux conditions. Et c’est là que le vélo à assistance électrique entre en piste.
Depuis l’ouverture de son entreprise, en 2019, Bernard Vigneault dit avoir vendu plus de 1000 vélos électriques aux Îles. « Moi, ça a changé ma vie », confie pour sa part Mayka Thibodeau. En un an, elle a parcouru plus de 3000 kilomètres en vélo, notamment dans des déplacements fonctionnels, comme aller conduire sa fille à la garderie ou se rendre aux bureaux du CERMIM.
S’il est parfaitement possible de visiter les Îles sans voiture, y vivre sans auto demeure compliqué, surtout l’hiver. Et comme on le verra dans le prochain texte, l’électrification des transports soulève des enjeux importants dans le contexte énergétique particulier de l’archipel.
