© Sébastien Thibault
Dossier spécial : Cargos neutres , partie 3

Les cerveaux des bateaux

Pour s’adapter aux changements climatiques tout en réduisant son empreinte carbone, l’industrie maritime québécoise affûte son expertise au jeu de l’optimisation logistique. En plein dans le mille!

/ 06 septembre 2018
Moins de GES !

De Valleyfield à Blanc-Sablon, environ 100 millions de tonnes de marchandises transitent annuellement par la vingtaine de ports commerciaux du Québec, qui se concentrent essentiellement le long du fleuve et dans le golfe du Saint-Laurent. Mais en vertu de l’Accord économique et commercial global – un traité de libre-échange entre le Canada et l’Union européenne entré en vigueur l’automne dernier et qui prévoit l’élimination des droits de douane pour les marchandises –, ce trafic devrait s’intensifier au cours des prochaines années.

Afin de réduire son empreinte carbone malgré l’accroissement anticipé du trafic, l’industrie mise sur l’optimisation des opérations de logistique, notamment grâce aux nouvelles technologies.

« Si un navire est capable de mieux planifier sa trajectoire, il n’y aura pas de délai d’attente aux écluses, ce qui permettra de réduire les gaz à effet de serre », explique Claude Comtois, professeur à l’Université de Montréal et membre du Centre interuniversitaire de recherche sur les réseaux d’entreprise, la logistique et le transport. « Tous les navires qui atteignent la voie maritime du Saint-Laurent devraient adopter ce genre de pratiques. Ça ne coûte pas trop cher et c’est extrêmement prometteur. »

L’optimisation logistique, la panacée contre les GES? C’est aussi ce que croit le Groupe CSL (dont fait partie Canada Steamship Lines), qui ambitionne de réduire ses émissions de gaz à effet de serre (GES) de 35 % par rapport à 2005 d’ici 2030. Il y a deux ans, le transporteur maritime basé à Montréal a mis sur pied une équipe qui se consacre essentiellement à cet objectif. Parmi ses programmes de modernisation de la flotte, on trouve O2, un projet d’optimisation opérationnelle par la télésurveillance.

« Il permet aux membres de l’équipage et au personnel à terre de surveiller le rendement de toutes les pièces en temps réel et d’apporter les ajustements nécessaires en vue d’obtenir un fonctionnement et une navigation efficaces », explique Rhiannah Carver, gestionnaire principale à l’environnement chez CSL.

Jouer dans le trafic

La logistique des transports est justement l’une des spécialités de l’Institut maritime du Québec, situé à Rimouski. Ici, où un programme spécifique est dévolu à ce champ d’expertise, on forme les « cerveaux » de la circulation de marchandises sur le Saint-Laurent.

David Levesque, qui y enseigne les techniques relatives au transport maritime, consacre d’ailleurs une partie de son cours à la lutte contre les changements climatiques. On y parle des technologies de gestion des échappements émis par la combustion de carburants ou encore de planification des routes, explique-t-il.

« On calcule les trajets les plus courts, ceux qui génèrent le moins d’émissions. On parle aussi d’optimisation des conteneurs et du navire, tant pour le poids que pour l’espace. » C’est l’art d’imbriquer des marchandises dans des conteneurs et des conteneurs dans des navires… comme dans le jeu Tetris!

Canada Steamship Lines exploite une flotte de 18 autodéchargeurs, vraquiers et transbordeurs qui naviguent sur les Grands Lacs et la Voie maritime du Saint-Laurent. © Paul Dionne

Et c’est payant

Mettre les changements climatiques au programme « permet de sensibiliser les étudiants à l’avenir de la planète », poursuit David Levesque. Une fois sur le marché du travail, ils pourront ainsi influencer les opérations logistiques afin de contribuer à sa survie, selon lui. Au-delà de l’idéologie, le facteur économique n’est pas à négliger non plus. « Un navire coûte moins cher à exploiter à la tonne s’il est bien chargé, car les dépenses énergétiques sont réparties sur plus de marchandises », ajoute l’enseignant.

Un double gain pour les futurs logisticiens, donc. Et c’est heureux, si l’on en croit Claude Comtois, qui estime que le futur de la navigation maritime commerciale sera dicté par les États les plus stricts sur le plan environnemental : par exemple, les pays européens qui investissent dans la réduction de leur empreinte carbone ne se laisseront pas envahir par des produits acheminés par des voies polluantes, soutient le chercheur. En somme, le Québec n’aura pas le choix de s’adapter…

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Comment les changements climatiques affectent-ils l’industrie maritime ?

Sur la vingtaine de variables prises en compte dans les travaux de Claude Comtois et de son équipe (glace et brouillard, entre autres), la fluctuation des niveaux d’eau est celle qui a le plus d’impact pour le secteur, indique le chercheur. Par exemple, lorsque le niveau d’eau d’un chenal de navigation est trop bas, les navires doivent circuler allégés, ce qui diminue les revenus des transporteurs et les retombées économiques dans la région.

Les cerveaux des bateaux 3min.