Dossier spécial : Les femmes sauveront-elles le climat? , partie 3
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Illustrations : Clémence de Malglaive et Sébastien Thibault
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Genre et action climatique : l’expérience éditoriale

Prenez deux journalistes, une rédactrice et un rédacteur en chef. Composez des binômes de filles et de gars et demandez-leur de traiter les mêmes sujets pour une revue féminine et un magazine masculin. C’est l’expérience éditoriale à laquelle s’est livré Unpointcinq et qu’on vous raconte ici.

Par Julia Haurio et Geoffrey Dirat

Et si, en tant que journalistes, nous mettions à l’épreuve nos propres biais, conscients et inconscients, sur la question du genre et de l’action climatique? Cette idée, lancée à la volée lors de la préparation de notre dossier « Les femmes sauveront-elles le climat? », a tout de suite allumé la rédaction d’Unpointcinq. Mais comment lui donner corps pour que ça ait du sens? Et pour que puissent s’exprimer les stéréotypes que nous intériorisons sans tomber dans les clichés éculés? Tout un défi, sachant que le sujet est potentiellement controversé et que la question des différences et des inégalités entre hommes et femmes est loin d’être réglée.

Partant de là, la rédactrice en chef adjointe d’Unpointcinq, Julia Haurio, s’est associée à la journaliste Amélie Cournoyer tandis que son rédacteur en chef, Geoffrey Dirat, a collaboré avec le journaliste Simon Diotte. Ces deux équipes genrées ont eu le même mandat, mais carte blanche pour l’accomplir : chacune devait produire, dans son coin, un article sur l’alimentation destiné à un magazine féminin puis un article sur les transports à paraître dans un magazine masculin, leur finalité étant d’encourager les lectrices et lecteurs à réduire leur empreinte sur le climat. Nous avons poussé la logique jusqu’à faire illustrer les textes des filles par une illustratrice, Clémence de Malglaive, et ceux des gars par un illustrateur, Sébastien Thibault, ainsi qu’à les faire corriger par une réviseure, Christine Dufresne, et un réviseur, Marco Chioini.

Sans plus attendre, voici le résultat de cette expérience.

 

Du début à la fin de cette expérience éditoriale, nous avons recueilli les impressions et commentaires de ceux et celles qui y ont contribué. Histoire de documenter notre démarche qui n’a rien de scientifique, mais se voulait exploratoire dans le but de voir si, au final, les articles d’Amélie et Julia seraient différents de ceux produits par Simon et Geoffrey. Histoire aussi de vous amener dans les coulisses d’Unpointcinq. Allez, suivez-nous dans nos réflexions.

Les observations de Julia Haurio, rédactrice en chef adjointe d’Unpointcinq

L’idée de mener une expérience éditoriale sur le sujet m’a plu d’emblée : travailler le contenu de manière différente, explorer la thématique des différences entre les hommes et les femmes en nous questionnant nous-mêmes sur nos biais me paraissait intéressant. Puis après l’excitation première sont venus les doutes. Était-ce vraiment une bonne idée? Est-ce encore pertinent, en 2021, de parler de genre? Est-ce qu’en explorant cette thématique, nous n’allons pas renforcer les stéréotypes? En discutant avec deux des journalistes femmes et la réviseure qui ont collaboré au dossier, je constate qu’elles ont eu les mêmes réticences. Or, je n’ai pas senti la même chose de la part de l’éditeur et du rédacteur en chef, qui semblaient plus confiants. Christine, la réviseure, a alors émis cette hypothèse : « C’est peut-être parce que ces stéréotypes, c’est généralement nous, les femmes, qui en faisons les frais, donc on y est plus sensible? » Peut-être bien, me suis-je dit…

Une fois ces doutes dépassés, j’ai contacté Amélie Cournoyer, une journaliste dont j’apprécie le style et la sensibilité, et avec qui j’ai notamment travaillé pour un magazine féminin. J’ai eu l’impression de rédiger deux commandes assez similaires, du contenu pratique au format semblable. Du moins, c’est ce que je croyais. Amélie m’a ensuite fait remarquer que j’avais utilisé le terme « conseils » dans le cas de la publication féminine et « manières » (de diminuer son empreinte carbone) pour la publication masculine. « Est-ce qu’elle pense que les hommes n’aiment pas recevoir des conseils? » s’est-elle demandé. Je n’avais pas réalisé que j’avais fait cette distinction. Mais sa remarque est juste et je trouve ça génial : prendre conscience de ce genre de biais, c’est la première étape pour les dépasser.

Lorsque je reçois les textes d’Amélie, je m’aperçois qu’elle a employé un ton plus neutre qu’à l’habitude. Je ne perçois pas vraiment de différences entre le texte qui s’adresse aux hommes et celui qui vise les femmes. J’aurais pensé qu’elle aurait peut-être pris plus de liberté, mais Amélie a respecté ma commande à la lettre, je me demande alors si je l’ai bien orientée.

En découvrant les textes de Simon, une première chose me frappe : ils sont plus longs que le format demandé (375 mots), ce qui lui a donné plus de marge de manœuvre. De son côté, Amélie a respecté le format, ce qui l’a forcée à rester plus en surface.

Illustration de Clémence de Malglaive pour un article d'Amélie Cournoyer sur l'alimentation.
L'illustration de Clémence de Malglaive pour l'article d'Amélie Cournoyer sur l'alimentation.

Ce constat me rappelle un travail de recherche, effectué il y a 20 ans dans le cadre de mes études en sociologie, sur les différences de réussite entre les garçons et les filles à l’école. Ce qu’on remarquait, c’est que les filles réussissaient mieux au primaire et au secondaire et que, par la suite, cela s’inversait. L’hypothèse : les filles auraient tendance à mieux répondre aux attentes de leurs professeurs et professeures et à respecter le cadre, ce qui est requis pour réussir au primaire et au secondaire, mais quand le contexte devient plus compétitif, qu’il faut savoir se démarquer, comme c’est le cas dans le milieu postsecondaire, ce sont les garçons qui s’en sortiraient le mieux. Et pourquoi? En raison d’une différence de socialisation : inconsciemment, on (parents, enseignants et enseignantes, entourage) aurait encore tendance à encourager l’attitude docile des filles et le comportement rebelle des garçons. Bien sûr, tout ça n’est pas inéluctable. Ces comportements genrés vont sûrement évoluer. On n’élève pas nos enfants aujourd’hui comme il y a 20 ans, les mœurs changent et j’ose croire que certaines distinctions observées aujourd’hui n’auront plus lieu d’être dans quelques décennies.

Globalement, je trouve le texte de Simon destiné aux hommes plus « baveux » et sans équivoque quant au public visé : « les femmes ne vous regarderont plus du même œil… » On ne vise pas seulement l’homme, mais l’homme hétéro! Le texte destiné aux femmes est plus subtil, je pense qu’un homme peut aussi s’y retrouver.

 

Les observations de Geoffrey Dirat, rédacteur en chef d’Unpointcinq

Cela fait longtemps que cette question nous titille chez Unpointcinq : devrions-nous prendre en considération, ou pas, les différences entre hommes et femmes en matière de prédisposition à l’action climatique? Alors, quand on a décidé de consacrer tout un dossier à cette question, j’ai trouvé que cette expérience était l’occasion de s’essayer à produire des contenus genrés. Sur le plan journalistique, j’y ai vu un exercice ludique, tout en mettant à l’épreuve nos propres stéréotypes de genre.

À l’inverse de Julia, qui m’avait fait part de ses doutes, je n’ai pas eu de craintes à ce propos. Je savais qu’on s’aventurait possiblement sur une pente glissante, mais qu’on avait ce qu’il fallait pour éviter de déraper. Veux, veux pas, les stéréotypes existent et il n’y a qu’à feuilleter des magazines féminins et masculins pour le constater : on trouve plus d’articles sur l’alimentation dans les premiers et plus de sujets « transports » (pour ne pas écrire « bagnoles ») dans les seconds. On peut estimer que ça véhicule des stéréotypes et des clichés, mais on peut aussi y voir le désir de ces médias de satisfaire leur lectorat.

Pour constituer mon binôme, j’ai spontanément pensé à Simon. Parce que sa plume est affûtée et parce qu’il a de l’expérience en presse féminine; un bon combo pour cette expérience. Je n’ai pas eu de difficulté à le convaincre d’y participer, lui-même trouvant l’exercice intéressant, limite amusant. Nous avons discuté des tenants et aboutissants des deux articles à écrire et échangé sur le fond et sur la forme de ces textes, mais je ne lui ai pas passé de commande formelle, par courriel, comme à l’accoutumée. Je me suis simplement assuré de cerner le tout à l’oral. Ensuite, la phase d’édition des deux articles a été plutôt facile, car j’ai trouvé que Simon avait visé juste : on a au final deux textes dont les structures et le ton collent aux publics visés. Et comme l’un et l’autre se tenaient bien et me semblaient cohérents, j’ai décidé de ne pas les couper sans penser une seconde que cette liberté par rapport au mandat initial (1,5 feuillet ou 375 mots) pourrait fausser l’expérience. Clin d’œil : jusqu’à ce que Julia le remarque, je ne m’étais pas rendu compte que les deux textes de Simon se terminaient par la même question : Qui dit mieux? Une coquetterie bien involontaire.

Illustration de Sébastien Thibault pour un article de Simon Diotte sur les déplacements.
L'illustration de Sébastien Thibault pour l'article de Simon Diotte sur les déplacements.

Sébastien Thibault, l’illustrateur avec qui Unpointcinq collabore depuis un bout, a lui aussi embarqué volontiers. Je lui ai expliqué notre démarche et, comme d’habitude, je me suis contenté de lui faire parvenir les articles de Simon à illustrer. Je me languissais de découvrir comment ils allaient l’inspirer et le résultat m’a agréablement surpris : l’image du gars avec sa bedaine en forme de pick-up et celle de la superhéroïne de l’environnement sont juste « wahouh ».

Quand j’ai découvert les articles produits par Amélie et Julia, j’ai été surpris. Si je n’avais pas été au courant de l’expérience, je n’aurais pas su dire s’ils avaient été écrits avec une intention particulière. Ils sont assez neutres en définitive et auraient très bien pu se retrouver dans des magazines autres que féminins ou masculins. Je me suis dit qu’elles s’étaient sans doute retenues par crainte d’accentuer des stéréotypes alors que Simon et moi les avons peut-être intériorisés sans percevoir de risques à les véhiculer.

Un regard extérieur

Pour aller un peu plus loin, nous avons soumis les quatre textes issus de notre expérience, à l’aveugle, à Valériane Champagne St-Arnaud, professeure de marketing à l’Université Laval. L’experte en communication environnementale collabore aussi avec Unpointcinq dans le cadre du Laboratoire vivant sur l’action climatique.

Elle a notamment relevé que deux des textes cherchent plus à convaincre le lectorat de l’importance de réduire ses GES, tandis que les deux autres vont droit au but en donnant directement des conseils au lecteur ou à la lectrice, sans justifier le sujet ni se perdre dans les explications. Cela voulait-il dire que les deux premiers textes avaient été écrits par la même personne? s’est-elle demandé.

Eh bien, non. Après dévoilement de l’identité des journalistes, il s’est avéré qu’Amélie tend plus à essayer de convaincre ses lectrices et Simon, ses lecteurs. Dans cette expérience, c’est lorsqu’on s’adresse à « son genre » qu’on cherche plus à persuader, selon les observations de la chercheuse. Si celle-ci ne se risque pas à en tirer des conclusions, cela montre toutefois que l’approche des journalistes a été différente selon le public visé par leurs articles.

Et quelle portée pourraient avoir ces textes auprès du lectorat ciblé? Valériane Champagne St-Arnaud émet l’hypothèse que la source a de l’importance. Que ce soit l’auteur(e) ou les personnes qu’il ou elle fait intervenir dans son article, « quand on peut s’identifier, on accorde plus de crédit aux propos si on est en affinité avec la source. » Autrement dit, une lectrice sera plus réceptive à un article d’une journaliste sur un sujet féminin alors qu’un lecteur donnera plus de crédit à un journaliste sur un thème masculin.

 

Les impressions d’Amélie Cournoyer, journaliste

Quand Julia m’a approchée en m’expliquant le projet, leur démarche et leurs questionnements derrière, j’ai instantanément voulu y participer, en me disant que j’essaierais de remplir le mandat comme d’habitude lors de la rédaction des textes pour ensuite voir quels genres de stéréotypes je véhicule inconsciemment.

Quand Julia m’a envoyé la commande et que j’ai vu que je devais m’adresser à un public masculin, là, j’ai comme freaké. Je me suis dit : est-ce que je dois jouer la carte des stéréotypes à fond ou faire le contraire en tentant de rendre mon texte complètement neutre?

Illustration de Clémence de Malglaive pour l'article d'Amélie Cournoyer sur les déplacements.
L'illustration de Clémence de Malglaive pour l'article d'Amélie Cournoyer sur les déplacements.

 

Je commence à rédiger le texte sur l’alimentation et je n’ai que de mauvais jeux de mots qui me viennent en tête avec poids, balance, etc. Je m’écœure moi-même. Franchement! Je m’autocensure. Je fais attention à utiliser une rédaction plus épicène. Quand j’écris, je le fais comme si je parlais à une amie. C’est généralement ce que je fais quand j’écris pour des publics féminins. J’ai l’habitude. Ça va bien… Je me sens dans de vieilles pantoufles.

Généralement, quand j’écris pour un public féminin, je m’imagine parler avec une amie, alors que quand j’écris pour Unpointcinq, je pense à un « tout non genré ». Pour le texte sur les déplacements, c’est la première fois que je m’adresse à un public masculin. C’est étrange, j’éprouve un sentiment d’inconnu. J’essaie d’éviter certains termes qui, je le sens, ne les interpelleraient pas (faire ses courses, boulot, voiture), parce qu’ils font plus « féminins ». Est-ce que j’écris au « on » ou au « vous »? Si j’écris au « on », ça fait un peu « imposteure », non?

Les questionnements de Christine Dufresne, réviseure

Amélie maîtrise très bien ce genre de textes. Elle arrive généralement à présenter les conseils pratiques de façon légère et rigolote. Je ne retrouve pas son ton habituel ici : c’est comme si elle s’était censurée. Le fait de s’adresser ou bien aux hommes ou bien aux femmes a de toute évidence influé sur sa manière d’écrire. Le ton est moins léger que d’habitude et elle a évité tout trait d’humour.

L’article qui s’adresse aux hommes est réussi. Mettre l’accent sur les modes de transport me semble une bonne idée. Ça parle sûrement plus aux hommes que l’idée de transformer leur conduite et de diminuer leur vitesse. Pour le ton, par contre, je ne sais pas.

L’article qui s’adresse aux femmes manque un peu la cible, à mon avis. Faudrait-il plus de « vous » et d’exemples concrets? En partie, mais aussi, peut-être, parce que ça ne tient pas compte de ce que les femmes font déjà? Je pense que les femmes sont déjà moins carnivores que les hommes et mangent déjà moins de viande rouge parce que ce n’est pas santé.

 

Les commentaires de Simon Diotte, journaliste

J’écris pour des magazines féminins depuis au moins 10 ans. Ce qu’ils aiment, ce sont des textes courts, avec des phrases simples. Souvent, c’est une idée par paragraphe. Évidemment, on n’est pas dans la vulgarisation scientifique comme chez Unpointcinq. Donc, on n’a pas besoin de faire des liens avec des articles scientifiques. L’entrevue d’une personne de référence, comme cette nutritionniste, fait l’affaire.

J’ai écrit cet article en pensant à mes amies. Elles savent grosso modo toutes ces choses-là, mais de là à passer de la parole aux actes… Comme tout le monde, c’est difficile de changer. Nos habitudes alimentaires et de consommation sont tellement ancrées dans notre culture. En lisant ce texte, peut-être que ça pourrait pousser quelques amies à l’action.

On sait que ce sont encore les femmes qui sont les reines dans la cuisine. Elles ont le pouvoir de provoquer le changement à ce niveau. Pour les gars, je peux davantage les convaincre de troquer leur tondeuse à essence pour un modèle électrique ou de bazarder leur voiture à essence pour une machine à électrons. Pour la cuisine, c’est plus difficile. Ce n’est pas leur champ de compétence.

Illustration de Sébastien Thibault pour un article de Simon Diotte sur l'alimentation.
L'illustration de Sébastien Thibault pour l'article de Simon Diotte sur l'alimentation.

Pour l’article sur les transports, je cherchais vraiment comment aborder le sujet de manière « masculine ». J’ai d’abord demandé à des gens que je connais qui écrivent pour le magazine Summum. Mais ceux-ci n’avaient rien à me dire de spécial. J’ai fait aussi quelques recherches sur des sites de nouvelles plus masculins, mais bien franchement, je ne trouvais rien.

Je me suis donc posé la question : comment sensibiliser les amis de mon groupe de pêche? (Nous sommes sept ou huit gars qui partent chaque année dans un chalet pour taquiner truites et brochets.) Et j’ai pensé plus spécifiquement à ceux de mes amis que je considère comme des « climato-inactifs ». Ils sont conscients de la réalité du réchauffement climatique, mais ils se rendent au dépanneur à 500 m de chez eux en voiture.

Les hommes sont, je trouve, les spécialistes du contre-argument. Si je parle de voiture électrique, ils répliqueront que les modèles électriques sont trop chers, sans avoir jamais fait le calcul. Bref, très difficile de changer les comportements de la gent masculine. J’ai donc pensé les sensibiliser en cherchant à faire appel à leurs émotions dans ce texte, car rationnellement, c’est plus difficile.

Les remarques de Marco Chioini, réviseur

Ça me semble évident que l’article sur le transport s’adresse à un public plus masculin. Les termes utilisés, le ton, les arguments. Je me demandais comment cette démarche pouvait influer sur ma révision, mais je me suis surpris à toujours garder cette info en tête et j’ai laissé passer des mots en connaissant le public cible. J’ai laissé par exemple knock-out en italique, pour que ça fasse plus « gars » alors que j’aurais plutôt remplacé par « coup de grâce » dans un texte plus neutre. J’ai aussi laissé le titre, et j’ai même failli proposer « Slaque su’l gros char », mais c’est trop limite. Je crois que le titre attirera fort probablement plus d’hommes que de femmes. J’ai trouvé la phrase « Avec vos mollets d’enfer… » correcte, mais à la limite trop « voulue » pour le public masculin, un peu plaquée. Surtout que c’est la seule qui fait ce genre d’allusion et qui joue un peu sur un autre ton; la seule qui pourrait se rapporter un peu au titre.

L’article sur l’alimentation est plus « neutre », selon moi. Intéressant, clair, court, il va direct au but — comme l’autre article d’ailleurs.

Je suis peut-être plein de préjugés, mais sans vouloir entrer dans les clichés, on choisit un texte sur les voitures et un sur l’alimentation pour comparer hommes et femmes. C’est sûr que…

 

Les réflexions de Clémence de Malglaive, illustratrice

Quand j’ai lu l’article sur le gaspillage alimentaire, je me suis peut-être dit que c’était plus féminin. Peut-être parce que les femmes font plus attention à ce qu’elles mangent… J’ai tout de suite vu une image d’ingrédients, légère, un peu abstraite, car c’est ça, le gaspillage alimentaire, c’est un mix de plein de choses un peu en bordel dont on ne sait pas trop quoi faire… On a besoin de s’organiser, trier… Je vois peut-être plus les femmes faire ça, même si ce n’est pas une généralité. Les hommes sont aussi attirés par la réduction du gaspillage alimentaire, mais il faut que ça soit concret : on finit les restes, mais faire des menus, pas sûr! Manger des protéines végétales, moyen… Pour un carnivore, c’est dur de manger du tofu, c’est un cliché de végé qu’on a dû mal à accepter. Les hommes sont plus touchés par des gestes concrets : le plastique, le transport…

Quand j’ai lu l’article sur les déplacements, j’avoue que j’ai associé la voiture à l’homme, c’est cliché, je sais, mais parler de modèles de voitures (hybride…) ne me parle pas! Se déplacer en vélo me parle beaucoup plus! Pour l’illustration, je me suis tout de suite imaginé un gars sur un skate-board qui faisait son télétravail… C’est aussi cliché que de ne pas mettre une femme sur un skate…

En faisant les illustrations, je ne me suis pas particulièrement dit, c’est pour un magazine masculin ou féminin, je me suis justement dit : je dois faire des couleurs qui plaisent aux deux (on ne peut plus faire des couleurs purement féminines ou masculines). Après coup, celle des déplacements est sans doute plus masculine, à cause du personnage, et celle sur le gaspillage alimentaire plus féminine, avec son côté moins concret et plus décoratif.

Les considérations de Sébastien Thibault, illustrateur

Concernant les illustrations des deux articles écrits par Simon Diotte, je me suis basé sur le public ciblé de façon évidente par chacun d’eux.

Pour l’article sur les transports, le texte était faussement destiné à un magazine masculin. Même si certains de ces lecteurs sont attachés aux machines à « gaz », on y parle aussi généralement de remise en forme et de musculation. J’ai donc humoristiquement joué la corde sensible de la sédentarité, et je me suis bien amusé pour celui-là.

Pour l’article sur l’alimentation, j’ai voulu rendre hommage aux femmes qui, statistiquement parlant, ont la protection de l’environnement à cœur et sont des héroïnes climato-sympathiques.

Le mot de la fin

Nous avons plongé dans cette expérience éditoriale en nous demandant si les textes produits seraient différents. L’idée n’était pas de mettre en compétition deux journalistes et de juger leur travail. Il s’agissait plutôt d’une démarche collaborative où nous avions tous un rôle à jouer.

Verdict ? Un texte se distingue des autres : « Slaque » sur le gros char où le journaliste a nettement joué avec les stéréotypes. Est-ce que cet article serait plus efficace pour convaincre la gent masculine de passer à l’action climatique ? Nous n’avons pas la réponse à cette question qui, nous en sommes conscients, pourrait faire l’objet d’une recherche universitaire. Notre intention ici était de susciter la réflexion. Ce qui fut le cas au sein de l’équipe : cette expérience a donné lieu à de riches conversations et à de nombreux questionnements. Ce que nous retenons notamment : si on ne peut pas les nier, l’utilisation des stéréotypes doit toutefois se faire avec prudence; et les nommer permet de prendre conscience de nos biais et éventuellement de les dépasser.

En terminant, nous tenons à remercier Amélie, Simon, Clémence, Sébastien, Christine et Marco qui nous ont fait confiance en acceptant cette proposition inhabituelle et nous ont généreusement fait part de leurs observations.

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