© Julien Castanié
Dossier spécial : Débordement d'idées

Sortir la pluie des égouts

Le projet Bleue Montréal souhaite ramener à la surface d’anciennes rivières enfouies de la métropole. Une solution innovatrice et avantageuse qui amorcera une meilleure gestion des eaux pluviales.

Mieux-être / 21 septembre 2017

Il y a deux siècles, Montréal était parsemée de cours d’eau. Aujourd’hui, il n’en reste plus que 20 % et ils sont loin des quartiers les plus denses. Difficile de croire que les rues Saint-Laurent et Saint-Denis étaient jadis traversées par des ruisseaux. La bonne nouvelle est que l’idée de retrouver le son du ruissellement en plein cœur de l’île n’est plus une utopie.

À mesure que le climat change, les risques de surverses d’eau polluée dans le fleuve Saint-Laurent augmentent et mettent en péril les écosystèmes et la santé publique. Une équipe du Fonds mondial pour la nature (WWF Canada) a donc mis sur pied le projet Bleue Montréal, qui tentera de réintroduire des cours d’eau en milieu urbain afin de mieux drainer l’eau de pluie et redonner aux citoyens et à la biodiversité un accès à l’eau.
Montréal regorge de ruisseaux enfouis dans son sous-sol.

Valérie Mahaut, professeure à l’École d’architecture de l’Université de Montréal, a fait le travail colossal de cartographier l’ensemble de ces cours d’eau disparus.  » Dans les anciens ruisseaux, on jetait un peu de tout. C’était nauséabond. La solution a été de les refermer. Ça a également permis d’urbaniser le territoire. Tout ça s’est produit pendant la période hygiéniste au 19e siècle. »

Mais, aujourd’hui, nos déchets sont gérés et il n’est plus nécessaire que l’eau soit absente du paysage urbain. Qui plus est, l’introduction de canaux de surface constituerait une solution durable à un problème de drainage qui coûte très cher et cause de la pollution.

Pluie et eau de toilettes

Étant donné que les surfaces urbaines sont imperméables, les canalisations souterraines saturent lorsqu’il y a de fortes pluies. L’eau ruisselle jusqu’au réseau d’égouts et se mélange aux eaux usées : celles qu’on évacue lorsqu’on tire la chasse de la toilette. C’est un système « combiné » et les deux tiers du réseau montréalais sont ainsi configurés, indique Valérie Mahaut. C’est un réel problème, car toute l’eau de pluie doit passer par l’usine d’épuration avant de retourner au fleuve.

Les conduites qui acheminent l’eau vers cette usine ont été construites selon de grands débits d’eau qui correspondent à de rares évènements de pluies qui ont lieu environ tous les 10 ans. Mais nous savons qu’avec les changements climatiques, la fréquence et l’intensité des pluies ont tendance à augmenter au Québec.

Il arrive donc plus souvent que les quantités d’eau tombées dépassent les capacités des conduites et de l’usine d’épuration. On assiste alors à des débordements d’égouts et des surverses d’eaux usées directement dans le fleuve Saint-Laurent et la Rivière-des-Prairies.

En 2015, la Ville de Montréal rejetait près de 5 milliards de litres d’eaux usées dans le fleuve Saint-Laurent pour effectuer des travaux dans une conduite d’égout. Le « flush gate » a fait le tour du monde et suscité une grande controverse. Mais on ne mentionne presque jamais que des rejets d’eaux usées ont lieu régulièrement à Montréal.

Selon le bilan des ouvrages de surverses du ministère des Affaires municipales et de l’Occupation du territoire, l’année 2012 a connu 1174 évènements de surverse dont 822 dus à de fortes pluies à Montréal.

Des polluants tels que des coliformes fécaux, des souches bactériennes, des hydrocarbures, de l’azote et du phosphore, des médicaments, des métaux, une large gamme de produits chimiques et de multiples matières en suspension se retrouvent dans l’eau. Ils sont nuisibles aux écosystèmes aquatiques et riverains et limitent nos possibilités d’usages des rives pour des raisons de santé publique.

Sorti de terre, le canal Cheonggyecheon fait le bonheur des citoyens de Séoul en Corée du Sud. (© Wikimedia)
La rivière Saw Mill à Yonkers dans l'état de New York. (© Wikimedia)

À ciel ouvert

Urbaniste chez Vinci Consultant, Pascale Rouillé explique que l’approche la plus répandue pour contenir ces surplus d’eau est la construction de « cathédrales », des bassins souterrains qui peuvent retenir de grands volumes d’eau. Cependant, ces infrastructures sont très coûteuses et ne règlent pas le problème du réseau combiné qui a aussi des coûts d’épuration.

La station d’épuration de Montréal reçoit près de 2,7 millions de mètres cubes d’eau par jour et cela peut presque tripler en temps de fortes précipitations.

En 2007, le coût d’épuration de l’eau était de 0,19 $/m3 soit 1 425 000 $ par jour en temps de pluie. Un puissant incitatif pour sortir l’eau de pluie de nos égouts!

En réintroduisant des voies de ruissellement à ciel ouvert, on pourrait drainer l’eau de pluie de certains secteurs directement dans le fleuve, sans qu’elle ne passe par le réseau d’égouts. On diminuerait les risques de surverses, on atténuerait la charge financière et on bénéficierait de plusieurs avantages.

Mme Rouillé en nomme quelques-uns : diminution des îlots de chaleur, création de nouveaux corridors écologiques, humidification des sols environnants, amélioration de la qualité de vie des résidents, création d’une plus-value immobilière, renforcement de la cohésion sociale, etc.

 

Les premiers pas

Bleue Montréal, pour l’instant, n’en est qu’à ses premiers pas. Plusieurs étapes doivent encore être franchies avant que de tels aménagements ne voient le jour à Montréal.

Conduire des études de faisabilité

Comme l’explique Valérie Mahaut, la solution ne réside pas toujours dans la réouverture d’anciens ruisseaux, mais parfois dans la création de nouveaux canaux. Les anciens peuvent être trop profonds ou avoir un tracé qui s’intègre mal aux infrastructures déjà existantes; ou encore, être raccordés au réseau d’égouts. L’eau de pluie n’est pas non plus parfaitement propre. Elle a besoin d’un traitement avant d’être rejetée dans l’environnement, mais sans nécessairement passer par la station d’épuration. Il faudra penser à des solutions de filtration et d’aménagement.

Démarrer une consultation et une participation citoyenne

En milieu urbain, un cours d’eau est exposé au risque de pollution citoyenne. Il sera important de sensibiliser les futurs riverains à leur nouvel environnement et leur nouveau rôle de gardien.

Convaincre les arrondissements et mettre en œuvre

Avec la collaboration de la firme Vinci Consultants, le WWF a déjà proposé des projets à cinq arrondissements de Montréal. Sophie Paradis, directrice au WWF, confie que certains d’entre eux sont très enthousiastes et déjà proactifs. Elle croit que le projet sera amorcé d’ici cinq ans.

Les arrondissements ciblés : le Sud-Ouest, Mercier–Hochelaga-Maisonneuve, Villeray–Saint-Michel–Parc-Extension, Rosemont–La Petite-Patrie et Ville-Marie.

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