© Julien Castanié
Dossier spécial : Débordement d'idées

Histoire d’eau

Parce qu’on a tendance à trop vite oublier, une historienne a créé AQUARISC, une mémoire numérique des sinistres d’inondations dans le sud du Québec.

Mieux-être / 21 septembre 2017

Ça n’est pas d’hier que les rivières du Québec débordent. En collaboration avec le consortium d’Ouranos, Isabelle Mayer-Jouanjean, une chercheure postdoctorale de l’UQAM, et son équipe, ont répertorié plus de 2000 sinistres d’inondations entre les années 1642 et 2016. Pour retracer ces évènements du passé, elle a même consulté des carnets et journaux intimes.

Inondation au square Victoria, Montréal, vers 1886

Se concentrant sur le sud du fleuve Saint-Laurent, entre Montréal et Lévis et jusqu’aux frontières américaines, cette base de données historiques ne fait pas que dire si un sinistre a eu lieu, elle le documente dans son ensemble. Ses causes, son type (submersion, débordements de conduites, barrages brisés, embâcles, etc.) et les données hydrologiques et météorologiques, lorsqu’elles sont disponibles, y sont recensés.

Elle s’attarde aussi aux impacts sur les humains, le matériel, l’environnement, l’économie, la société en général, et cherche à savoir s’il y a eu une gestion de ces impacts avant, pendant et après le sinistre. Est-ce que des moyens de préventions ont été pris? Comment ont réagi les pouvoirs en place? Des leçons ont-elles été retenues suite aux évènements?

Pour AQUARISC, un sinistre est une inondation, ou une sècheresse, qui cause des torts à une municipalité. Si une municipalité possède trois cours d’eau et qu’elle est impactée par deux de ceux-ci, alors on considère qu’il y a eu deux sinistres. Si une rivière a plusieurs municipalités impactées le long de son cours, chacune d’elles correspondra à un sinistre. Plus de 2000 inondations et une centaine de sècheresses ont été recensées dans la base de données.

Prendre de meilleures décisions

Avec l’augmentation de la fréquence et de l’intensité des précipitations dans le sud du Québec, on a intérêt à connaitre le passé pour mettre en œuvre des politiques intelligentes en adaptation face aux changements climatiques. Le but d’AQUARISC est donc d’offrir une référence aux municipalités, aux chercheurs, aux urbanistes, aménagistes, et tous ceux qui s’occupent de la gestion et de l’aménagement du territoire.

Elle permet à ces acteurs de faire des analyses qui aideront à développer des solutions d’adaptation, puisqu’elle contribue à comprendre comment une inondation est survenue et pourquoi elle a eu des impacts.

Dans son ensemble, AQUARISC fait le portrait des vulnérabilités aux risques d’inondations du territoire à l’étude. « En croisant les données d’AQUARISC avec des cartes, on peut voir les municipalités les plus sensibles et à quels endroits exactement. Quels sont les cours d’eau les plus à problèmes, à quelle époque et avec quelle régularité on voit surgir ces évènements. Après on peut même connaitre les endroits bâtis qui sont fréquemment problématiques », explique Mme Mayer-Jouanjean.

 

Inondation sur la rue Saint-Paul à Montréal en 1869.

De 1642 à 2016

C’est seulement à partir de 1910 que la Commission des eaux courantes (ancêtre de la direction d’expertise hydrologique) a commencé à mettre des mesures en place pour relever les niveaux d’eau, d’où sont nées les politiques de barrage et les stations hydrologiques. Avant ça, les informations sur les problèmes d’inondations et d’étiages étaient éparpillées.

Des personnes tiennent des journaux intimes ou entretiennent des correspondances et décrivent parfaitement les évènements qu’ils sont en train de vivre. Ils font partie des sources quand elles sont recueillies aux archives.

Isabelle Mayer-Jouanjean

Durant deux ans, l’historienne a donc scruté les archives publiques et celles des sociétés historiques, d’anciens journaux locaux, des rapports gouvernementaux et même les anciens séminaires qui sont aujourd’hui des cégeps. Ils contiennent des archives météorologiques grâce notamment aux anciens directeurs d’établissement, des prêtres. Ces derniers étaient parfois habilités par le Service météorologique du Canada, l’ancêtre d’Environnement Canada, pour tenir des registres météo.

Les petites données moins officielles se sont ajoutées aux données plus importantes et c’est cet ensemble qui a permis de retracer l’historique des sinistres depuis le 17e siècle.

Inondation du Square Chaboillez, à Montréal, vers 1886. Crédit photo: Musée McCord

Qui peut consulter AQUARISC?

AQUARISC a beau être disponible en ligne, son usage est pour l’instant restreint à des demandes motivées. «  Il faut avoir de bonnes raisons pour vouloir piocher là-dedans. Tout simplement parce qu’on protège les données qui sont à l’intérieur. Il y a un travail juridique qui reste à faire »,  précise Mme Mayer-Jouanjean.

En réalité, ces données sont déjà publiques, mais elles sont éparpillées dans les archives et difficiles à trouver. En les regroupant, la base de données permet de faire une analyse des vulnérabilités et cela peut entrainer des réflexions sur d’autres enjeux tels que la fiscalité municipale, l’aménagement du territoire et la sécurité publique.

De plus, la base de données n’est pas encore complétée.

 » Nous sommes en attente de nouveaux fonds pour poursuivre cette tâche que je dirais d’intérêt public. Il serait bien d’agrandir le territoire et couvrir d’autres risques »

Mme Mayer-Jouanjean

L’équipe prévoit faire un couplage des sinistres avec les modèles hydrologiques des rivières pour améliorer les diagnostiques des évènements et ainsi notre adaptation aux débordements.

L’historienne, qui souhaite voir le projet se développer davantage, s’imagine déjà explorer de nouvelles formes d’archives telles que l’histoire orale et le savoir traditionnel autochtone.

Film lauréat du Concours de vulgarisation scientifique ACFAS 2016, cette vidéo présente AQUARISC, une mémoire numérique des sinistres d’inondations dans le sud du Québec.

Histoire d’eau 7min.