Cécile Gariépy
Dossier spécial : Amour, sexe et changements climatiques , partie 2

Être parent ou ne pas être

Couches, jouets, poussettes, l’arrivée d’un nouveau né génère beaucoup de GES. Faut-il faire moins d’enfants pour sauver la planète? Face au déferlement de littérature scientifique sur le sujet, la chercheuse Ève-Lyne Couturier, de l’IRIS, en appelle plutôt à un changement de vision de la famille.

Vivre ici / 14 février 2018

En juillet 2017, une étude de Seth Wynes et Kimberly A Nicholaspubliée par la revue Environmental Research Letters, affirme que l’effort le plus efficace pour diminuer son empreinte carbone – bien avant le fait de limiter ses vols en avion, vendre sa voiture ou devenir végétarien ‒ est d’avoir un enfant de moins par famille.

Est-ce qu’avoir des enfants devrait relever d’un choix rationnel? Si, dans son blogue de l’Institut de recherche et d’informations socioéconomiques (IRIS), Ève-Lyne Couturier, chercheure, rappelle que « chaque enfant que l’on choisit d’avoir dans les pays du Nord crée des émissions de 58,6 tonnes équivalent CO2 », elle suggère plutôt de repenser la parentalité et notre vision de la famille.

Unpointcinq: Allons droit au but: sommes-nous trop nombreux sur la planète?

Ève-Lyne Couturier: Des études affirmant que la planète est surpeuplée, ça ne date pas d’hier. À travers les époques, il y a souvent eu des calculs très rationnels qui prenaient en compte la consommation des ressources en comparaison avec la capacité de la planète à en produire. Malgré les conclusions affirmant qu’on se rendrait très bientôt au bout de ce que la Terre pouvait nous offrir, aucune prédiction ne s’est avérée.

 

Existe-t-il un nombre d’humains qu’il ne faudrait absolument pas dépasser?

Plusieurs personnes ont fait ces calculs, sans succès, dont le professeur de biologie Paul Ehrlich dans les années 1960. Il projetait des famines très importantes et de la violence extrême après une certaine limite… que nous avons dépassée il y a déjà très longtemps! Évidemment, il y a des famines. Mais au 21e siècle, elles sont davantage basées sur des considérations politiques et économiques que sur la capacité de la planète à générer assez de nourriture, au-delà des changements climatiques. La nourriture existe, elle n’est juste pas accessible.
Je crois que ces études sont surtout utiles pour nous pousser à réfléchir sur ce que nous pouvons faire pour avoir une meilleure symbiose entre les capacités de la planète et sa population.

 

Une réflexion sur la population elle-même est donc nécessaire?

Les réflexions sont partagées. Certains sont plus radicaux, affirmant que l’on devrait contrôler le nombre d’enfants par famille, tandis que d’autres préconisent de repenser la parentalité, par exemple, par l’adoption. Évidemment, l’adoption à l’international génère énormément de gaz à effet de serre puisque les trajets en avion, nécessaires avant de ramener l’enfant à la maison, sont souvent longs et nombreux. Mais l’adoption locale ou même l’option de devenir famille d’accueil permettent de – je ne dirais pas combler, je crois que c’est un mot un peu fort – mais du moins vivre son désir de famille sans ajouter des personnes sur la planète. En gros, il y a possibilité de faire une famille autrement et de réévaluer son empreinte carbone du même souffle.

 

Comment fait-on une famille autrement?

Ça commence par une réflexion : notre désir d’avoir des enfants doit-il absolument passer par la reproduction biologique? Il existe beaucoup d’enfants abandonnés, des enfants qui ont besoin de familles. Ne devrions-nous pas revaloriser cette option?

 

Mais c’est plus compliqué que ça, il y a un certain enjeu éthique.

En effet, parce qu’il est super important de se rappeler qu’un enfant n’est pas un bien de consommation. Il y a aussi un autre aspect qui n’est absolument pas pris en considération dans ces études : les personnes qui font des enfants ont souvent des réflexions écologiques qu’elles n’auraient pas eues sans enfant. Soudainement, on veut léguer un monde meilleur et en santé aux générations futures. On se met à réfléchir à ce qu’on peut faire pour améliorer la société et sa propre empreinte écologique. Une société avec des enfants nous amène à nous projeter d’une manière différente. Même pas besoin d’avoir des enfants à soi pour s’en rendre compte. Donc, dire « arrêtons de faire des enfants », c’est un peu comme dire « arrêtons de penser aux générations futures », et il y a vraiment quelque chose d’étrange dans cette réflexion-là. Évidemment, par rapport à la liberté de choisir, c’est éthiquement dangereux. Je suis pour la réflexion critique relativement à ce que signifie le fait d’avoir des enfants, mais pas au point de juger les familles qui désirent en avoir de façon naturelle.

 

Concrètement, ça se traduit comment, au Québec? Si tous les parents faisaient un enfant de moins, est-ce que cela aurait réellement un impact?

C’est difficile à dire. Les pays industrialisés font moins d’enfants que les pays moins développés. La moyenne au Québec est de 1,4 ou 1,6 enfant par femme. C’est justement la raison pour laquelle je trouve paradoxal que ces études se penchent sur les pays industrialisés. Évidemment, ce serait absurde de dire aux pays en difficulté de faire un effort supplémentaire pour limiter leur population alors que nous avons deux voitures par famille et que nous allons dans le sud tous les hivers. Mais le fait de retirer un seul enfant par famille au Québec pourrait avoir des répercussions catastrophiques. Dans certains contextes, ça soulève des questions sociales et éthiques beaucoup plus grandes.

 

Vous mentionniez dans votre article que chaque enfant dans les pays du Nord produit 58,6 T de carbone par année. C’est un impact assez considérable, non?

Oui. Les chiffres montrent clairement qu’aucune autre action ne permet de réduire son empreinte carbone autant que de ne pas avoir d’enfants. Mais un enfant n’est pas un objet de consommation, il ne peut pas entrer dans les mêmes catégories que ces actions. Tous les parents n’ont pas la même empreinte écologique, mais les couches, la poussette, les jouets, les vêtements, etc., ce sont de grosses dépenses énergétiques! Même si après les premières années, il y a possibilité de réduire ses émissions, cet enfant-là va grandir et consommer tout autant de ressources à son tour.

 

En effet, on élève nos enfants dans ces habitudes de consommation-là.

Exactement! Parce que l’industrie autour de la natalité crée des besoins en mettant une grande pression sur les parents pour qu’ils consomment alors qu’il est tout à fait possible de ne pas consommer de produits neufs, ou même de ne pas consommer de produits du tout. Par exemple, un enfant finit toujours par jouer avec des boîtes. Pourquoi lui acheter des jouets? Les enfants s’organisent avec très peu de choses, et on a tendance à oublier la richesse de leur imagination. Avoir un niveau de vie élevé ne passe pas nécessairement par un mode de vie générant beaucoup de gaz à effet de serre.

 

Outre le fait de revoir son mode de vie, vous mentionnez aussi dans votre article l’éducation comme solution pour pallier le problème de population.

Il y a d’innombrables études qui démontrent un lien direct entre un taux de natalité plus bas chez les femmes éduquées et plus en moyens financiers, souvent parce qu’elles ont plus de contrôle sur leur contraception. Les femmes n’ont pas nécessairement le désir d’avoir plusieurs enfants. Dans les pays industrialisés, justement, on le voit de façon assez radicale avec le taux de natalité.

On exporte nos déchets et nos problèmes dans les pays moins développés. Pourquoi ne pas plutôt exporter des solutions comme l’éducation et l’accessibilité aux moyens de contraception? Je crois vraiment que ça entrainerait une réduction volontaire du taux de natalité.

Ces études soulèvent des enjeux très féminins.

Vraiment, et il faut faire attention. Donner aux femmes la responsabilité de sauver la planète en ayant moins d’enfants, c’est comme leur dire « mesdames, faites tous les efforts », alors que tous les autres efforts en lien avec l’environnement ne sont pas genrés.
C’est aussi donner la permission aux autres de les juger sur ces choix-là et de les culpabiliser dans une société où l’on valorise encore les femmes sur le fait d’avoir des enfants et où être mère est encore un peu leur destin. On ne peut pas commencer à poser des jugements de consommation sur un geste qui ne l’est pas.

 

Ça semble être l’un de vos malaises principaux autour de cette étude, qui considère le fait d’avoir des enfants comme un geste de consommation semblable à l’achat une voiture.

En effet. Il y a plein de raisons qui poussent à avoir un enfant. C’est un choix très complexe.

 

Mais est-il possible d’avoir des enfants et de compenser assez pour réduire son empreinte écologique?

Je crois que oui. Au-delà des habitudes de consommation, il existe plusieurs possibilités pour pallier les problèmes associés aux ressources planétaires, que ce soit sur le plan de l’agriculture ou sur le plan de la technologie, avant d’affirmer que nous sommes trop sur la planète. Mais il serait intéressant, aussi, de revoir les idées au sujet de la parentalité.

 

Être parent ou ne pas être 4min.