Cécile Gariépy
Dossier spécial : Amour, sexe et changements climatiques , partie 3

Le sexe des tortues

Sous le coup de l’augmentation des températures, les tortues luths multiplient les naissances femelles au détriment des mâles. De quoi occuper les scientifiques, qui tentent de trouver des solutions pour préserver l’espèce en voie de disparition. 

Vivre ici / 14 février 2018

Tous les ans, vers la fin novembre, je quitte le Canada pour passer l’hiver sous le soleil, dans les Antilles. Un voyage de plusieurs milliers de kilomètres qui en vaut la chandelle, car j’en profite pour séduire un maximum de concubines. Ma technique : aller à la rencontre des femelles en chaleur au large des plages chaudes de l’île de la Trinité. Et mon taux de succès ne cesse de croitre! Alors que je devais me contenter d’une seule conquête dans le passé, je n’ai même plus le temps de me reposer. J’ai maintenant une dizaine de concubines à satisfaire. Les parties de plaisir à batifoler dans les eaux chaudes me semblent toutefois de plus en plus éreintantes, car je dois fournir en quantité au lieu de miser sur la qualité. Et rien ne me laisse croire que la situation va s’améliorer, car je vois de moins en moins de concurrents dans les parages. (eau chaude)

- Signé : Roger, la tortue luth, inquiet pour l’avenir de mes semblables Même si ce message signé Roger, la tortue luth, est fictif, il pourrait bien refléter la réalité de plusieurs espèces de tortues marines sur la planète au cours des prochaines décennies. En cause: la température d’incubation des œufs qui détermine le sexe des tortues marines, notamment la tortue luth et plusieurs autres reptiles. « Lorsque la température d’incubation des œufs est d’environ 29 °C, les œufs produisent autant de mâles que de femelles, explique Mike James, biologiste spécialisé en tortues marines pour Pêches et Océans Canada. Si la température est plus élevée, il y a une féminisation des œufs et, dans certains cas, 100 % des œufs deviennent des femelles. »

Coup de chaleur

Le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) prévoit une augmentation de 1,4 à 5,8 °C, de sorte que la survie à long terme des populations de tortues de mer est de plus en plus préoccupante, estime Mike James. « De plus, les événements climatiques extrêmes sont de plus en plus fréquents avec les changements climatiques, ce qui cause des problèmes d’érosion majeurs sur plusieurs sites de nidification », ajoute le scientifique. Sans compter que le réchauffement du climat fera aussi augmenter le niveau de la mer, faisant ainsi disparaître plusieurs sites de pontes sous l’eau. Une étude récente réalisée sur la Grande barrière de corail, en Australie et publiée dans la revue scientifique Current Biology en janvier 2018 révèle d’ailleurs des données alarmantes : 99,1 % des tortues nées au cours des 20 dernières années sur les plages les plus chaudes, au nord, étaient des femelles. Les vieilles populations de tortues étaient toutefois plus équilibrées.
Cette étude est très intéressante, car elle démontre que les changements climatiques ont causé cette féminisation au cours des 20 dernières années, ce qui est très rapide. Mike James, biologiste
Un constat similaire a été fait en Floride, où des études ont démontré que certaines populations de tortues produisaient jusqu’à 95 % de tortues femelles.

100 millions d'années d'existence

Ce biais reproductif n’est toutefois pas dramatique à court terme, note Kathleen Martin, directrice du Réseau canadien des tortues marines (Canadian Sea Turtle Network, CSTN), un organisme qui lutte pour la protection des espèces de tortues marines en danger. En effet, les mâles peuvent inséminer plusieurs femelles lors de la période de reproduction. De plus, les femelles font de six à huit pontes par année à différents endroits, ce qui augmente les chances de tomber sur un secteur plus frais et, ainsi, de produire davantage de mâles. « Les tortues luths sont apparues il y a plus de 100 millions d’années. Elles ont survécu à beaucoup de changements et à plusieurs cataclysmes, car elles avaient du temps pour s’adapter, ajoute Kathleen Martin. Mais cette fois-ci, les changements sont beaucoup plus rapides et plusieurs scientifiques craignent que la tortue n’ait pas assez de temps pour s’adapter. C’est de plus en plus inquiétant chaque jour. »

La survie de l’espèce dépend donc de l’acquisition de connaissances, estime Mike James, car elles permettent de savoir comment les espèces évoluent et, ainsi, de mieux cibler les interventions sur le terrain.

Sur les sites de ponte, les groupes de protection des tortues, comme le CSTN, tentent de protéger les secteurs en danger et même d’améliorer la diversité des sites. Par exemple, l’ajout de végétation permet de bonifier les zones d’ombres qui abaissent la température, offrant ainsi des zones plus fraiches, favorables à la production de tortues mâles.

En voie de disparition

Quelques centaines, voire quelques milliers de tortues luths visitent les eaux canadiennes chaque année, où elles mangent jusqu’à 500 kg de méduses (jellyfish) par jour! Une baisse de leur population pourrait entrainer une hausse marquée de ces espèces aquatiques, note Kathleen Martin. Selon Mike James, le réchauffement climatique affectera aussi l’aire de distribution des espèces de tortues marines, ce qui pourrait favoriser la venue d’autres espèces de tortues au Canada. Malgré les défis, le biologiste demeure optimiste pour la survie de l’espèce. Même avant que les changements climatiques ne viennent menacer les tortues luths, l’espèce était déjà en voie de disparition au Canada et aux États-Unis par suite d’un déclin de plus de 70 % de sa population. Les raisons : les prises accidentelles des bateaux de pêche, l’exploitation des ressources côtières et hauturières, la pollution marine, le prélèvement illégal d’œufs et les changements apportés aux plages de nidification (construction côtière et éclairage artificiel).

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