© Laura Martinez

Du mieux avec du vieux

Le surcyclage ou suprarecyclage – en anglais upcyling – consiste à transformer des rebuts en produits à valeur ajoutée. Dans l’univers de la mode, les surcycleurs redonnent vie à des textiles usagés en recréant des vêtements uniques. Unpointcinq a rencontré deux écodesigners qui, comme d’autres au Québec, travaillent à réduire le gaspillage issu de la fast fashion.

Vivre ici / 01 novembre 2019

Sur les tables de travail de l’atelier montréalais de l’écodesigner Ariane Brunet-Juteau s’étend un océan de nuances de bleu. Ces bouts de tissus azur, marine, indigo et outremer proviennent de vêtements en denim à qui la créatrice redonne une seconde vie.

Pour Ariane Brunet-Juteau, travailler le denim est un peu comme travailler le cuir. « Après la découpe, ça ressemble à une peau d’animal », dit-elle. © Laura Martinez

Cette matière première, « la plus démocratique qui soit », allume Ariane Brunet-Juteau, qui a fondé en 2014 l’entreprise KINSU – Upcycleur de denim, dont les produits sont vendus en ligne. « Cette matière transcende les cultures, les sexes et les classes sociales. Elle s’adapte aussi au corps, change, se délave… C’est comme une matière vivante! » s’enflamme la créatrice, qui est également designer pour l’entreprise canadienne YOGA Jeans® depuis 2017.

L’objectif premier de KINSU est de rendre hommage aux nombreux efforts investis dans la fabrication du denim. « Il faut 50 étapes pour fabriquer un jean, explique Ariane. Alors quand on en voit qui sont vendus à 29,99 $, il faut se poser la question : qui n’a pas été payé? » 

Selon une analyse de cycle de vie conduite par la compagnie Levi’s, la production d’un seul jean génère par ailleurs environ 33 kg d’équivalent CO2, ce qui correspond aux émissions de gaz à effet de serre (GES) d’un trajet Montréal-Victoriaville en voiture.

Donner une deuxième vie aux jeans est donc une manière de réduire leur note salée en GES. Selon Marianne-Coquelicot Mercier, chercheuse du Centre de recherche et d’innovation en habillement Vestechpro, optimiser les matières textiles en circulation avant qu’elles ne soient jetées est d’ailleurs l’une des stratégies pour limiter l’impact climatique de l’industrie de la mode.

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Recycler vers le haut

Le surcyclage ou suprarecyclage est l’action de transformer un produit qui n’est plus utilisé en un produit de qualité ou d’utilité supérieure. Proposé au milieu des années 1990 par l’ingénieur allemand Reiner Pilz, le terme upcycling a été rendu célèbre en 2002 dans l’ouvrage Cradle to Cradle – Créer et recycler à l’infini de l’architecte et designer américain William McDonough et du chimiste allemand Michael Braungart. Au Québec, la designer Mariouche Gagné en a été l’une des pionnières avec sa marque Harricana, lancée en 1993, qui offre encore aujourd’hui des chapeaux et des accessoires faits notamment à partir de vieux manteaux de fourrure.

Métamorphose poétique

Dans l’atelier qui occupe la moitié du salon de l’écodesigner, des pièces de denim de nuances, d’épaisseurs et d’élasticités variées sont transformées en mitaines, sacs à main, robes, vestes ou bandeaux pour cheveux. « Ce qui est vraiment magique avec le denim, c’est l’usure, qui fait en sorte que je peux, selon le modèle d’un patron, aller chercher différents tons de bleu dans une même pièce », dit Ariane.

La surcycleuse de denim peut aussi bien créer une nouvelle robe à partir de morceaux de denim que recoudre une poche de jean sur un pull en coton ouaté. © Laura Martinez
L’écodesigner Ariane Brunet-Juteau devant sa collection de mitaines, sacs à main et bandeaux pour cheveux. © Laura Martinez

Le nom de l’entreprise, KINSU, est inspiré de kintsugi, un art traditionnel japonais. « C’est l’art de réparer les porcelaines en les recollant avec une laque d’or. Une fois réparée, la porcelaine a plus de valeur que dans sa forme initiale », explique l’entrepreneure de 35 ans. Une métamorphose poétique qui illustre à merveille le surcyclage, selon elle.

Industrie textile et GES

L’industrie de la mode serait responsable d’environ 8 % des émissions mondiales annuelles de gaz à effet de serre (GES), indique un rapport du cabinet-conseil en environnement Quantis. Et les 11,4 kg de vêtements achetés en moyenne chaque année par personne dans le monde émettraient environ 442 kg d’équivalent CO2 dans l’atmosphère – environ 2000 km en voiture –, selon ce même rapport.

Patchwork créatif

France Lamontagne, une écodesigner québécoise installée à Boisbriand, s’inspire pour sa part de la diversité des couleurs et des motifs de différentes matières textiles pour créer des vêtements uniques. Ainsi, un t-shirt monochrome bleu auquel sont cousues des pièces de tissus à fleurs, à pois ou à carreaux devient une robe d’été.

« C’est comme ça que ça se faisait anciennement! Ils défaisaient un veston dont le tissu était encore bon, mais dont le modèle ne plaisait plus, pour créer un veston pour enfant », explique l’écodesigner, qui arbore une veste de cuir noire décorée d’un serpent vert à pois rouges.

Le surcyclage inspire le monde!

  • Le surcyclage, un mouvement qui prend de l’expansion dans le monde depuis les années 1990, participe entre autres à la nouvelle image de marque de jeunes stylistes en vogue comme la Française Marine Serre avec sa collection Hardcore Couture, qui inclut 45 % de pièces suprarecyclées, ou les Suisses Christa Bösch et Cosima Gadient, qui sont à l’origine de la marque Ottolinger.
  • Même les marques de luxe s’y mettent, notamment Hermès, avec sa collection petit h composée d’accessoires et d’objets déco créés à partir de rebuts de tissus provenant des ateliers de haute couture.
  • Le surcyclage inspire aussi de nouvelles entreprises comme Entre 2 Rétros, en France, qui propose des sacs et des accessoires fabriqués à partir de tissus automobile, de cuir et de ceinture de sécurité. Cyclus, basée à Bogota, offre aussi des sacs et des accessoires fabriqués entre autres à partir de pneus recueillis un partout en Colombie.

Créatrice et propriétaire de la marque Lili Soleil depuis 12 ans, France revalorise de vieux habits trouvés entre autres dans les sous-sols d’église et les friperies. Elle en fait des manteaux, des robes ou des chaussures uniques, qu’elle vend ensuite principalement en ligne. Malgré ses créations colorées, France entretient une vision plutôt sombre de l’avenir des écodesigners. « On est tous appelés à disparaître parce qu’il y a trop de production de vêtements [à moindre coût] à travers le monde », s’indigne celle qui, malgré tout, continue de vivre de sa boutique en ligne, grâce entre autres à la vente de pièces vintage.

Puisqu’elle empochait une faible marge de profit, Ariane Brunet-Juteau a quant à elle décidé cette année de mettre la production de ses créations entre les mains de sa clientèle! « Les patrons de mes modèles sont désormais téléchargeables en ligne. C’est donc un appel à la créativité! » s’exclame la trentenaire, qui s’enthousiasme du nouveau virage de son entreprise.

Comme Ariane Brunet-Juteau, France Lamontagne a un faible pour le denim qu’elle inclut dans ses créations. © Laura Martinez

À vos ciseaux!

Unpointcinq vous propose une sélection de tutoriels pour transformer vos vieux vêtements en pièces uniques :

Du mieux avec du vieux 4min.