Pergélisol mouvant

Réputé congelé à longueur d’année, le pergélisol du Grand Nord prend tranquillement des allures de sable mouvant. Face à la menace qui plane, savoirs vernaculaires et connaissances scientifiques s’allient pour permettre aux habitants de s’adapter à la nouvelle donne climatique.

Vivre ici / 29 janvier 2018

Dans certains types de sols sableux du Grand Nord, on retrouve jusqu’à 90 % de glace... qui risque de fondre, du moins en partie, avec le réchauffement du climat. Avec l’aide du Centre d’études nordiques (CEN), les villages du Nunavik veulent mieux comprendre la dynamique du pergélisol pour s’adapter et mieux planifier la construction des infrastructures.

Entre 1993 et 2005, le climat s’est réchauffé en moyenne de 3 °C dans les villages du Nunavik et les prédictions laissent présager que les températures augmenteront d’un autre 3 °C d’ici 2050, lance d’emblée Michel Allard, professeur au département de géographie et chercheur au CEN de l’Université Laval. Résultat : les problèmes de tassement liés à la fonte du pergélisol seront de plus en plus fréquents dans les villages plus au nord, alors que les villages plus au sud pourraient voir le pergélisol carrément disparaître. « Il n’y aura pas une fonte catastrophique d’un seul coup, mais les projections laissent croire que d’ici 2050, la situation sera difficilement soutenable dans plusieurs villages », dit-il.
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La fonte du pergélisol menace la communauté d'Ivujivik au même titre que les 13 autres villages du Nunavik. (© Guillaume Roy / Unpointcinq)

Dans certains secteurs sablonneux, le sol contient de 80 à 90 % de glace. « Quand la glace fond, l’eau ne se draine pas, car la glace l’empêche de pénétrer en profondeur. S’il y a une maison à cet endroit, elle se retrouve alors dans la boue et le bâtiment se déforme », image le chercheur, qui note au passage que les maisons n’ont pas de solages dans le nord. Elles sont plutôt supportées par des chevalets installés sur un remblai de gravier. Quand le terrain se déforme, la maison se détériore à vue d’œil et les moisissures font leur apparition, explique Michel Allard.

Ces villages sont rendus assez gros pour planifier leur expansion et leur durabilité.
Michel Allard

À Salluit, la situation est particulièrement précaire, car une partie de l’ancien village a été construit sur une terrasse près de la mer où l’on retrouve près de 50 mètres de sol riche en glace avant d’atteindre le roc. « C’est comme si on avait bâti des maisons sur de la crème glacée gelée dur », image le chercheur.

Défi démographique

Dans un autre village, une vingtaine de maisons construites il y a une dizaine d’années ont été érigées sur un mauvais terrain. Résultats : elles sont désormais presque toutes impropres à l’habitation.

Un désastre pour les villages nordiques qui ont vu leur population augmenter de 20 % entre 2001 et 2011. Avec près de 62 % de la population sous la barre des 30 ans et un taux de natalité très élevé (3,22 enfants par femme), les villages nordiques font d’ailleurs face à une grave pénurie de logements.

Pour éviter qu’un tel scénario ne se reproduise, le CEN travaille avec le ministère des Affaires municipales et de l’Occupation du territoire (MAMOT) et l’Administration régionale Kativik pour cartographier et documenter les conditions de pergélisols dans 10 villages du Nunavik. Dans un contexte de changements climatiques, le projet, financé à la hauteur de 863 000 dollars par le Plan d’action sur les changements climatiques 2013-2020, vise également à prédire le comportement du pergélisol.

Le but : appuyer les ingénieurs, les constructeurs, les aménagistes et les décideurs locaux dans l’aménagement durable du territoire en adoptant les meilleures solutions de fondations pour les différents types de bâtiments qui devront être restaurés ou construits.

L’exercice vise par ailleurs à aller plus loin que de seulement parler de construction et de fondation. « On en vient à appuyer l’aménagement urbain dans une dynamique de l’évolution de la société », explique Michel Allard, qui souligne que la plupart des villages ont vu le jour après l’implantation d’un poste de traite de la Société de la baie d’Hudson. « Ces villages ont été bâtis par coups, avec beaucoup de bonne volonté, mais sans faire de plans. Aujourd’hui, ces villages sont toutefois rendus assez gros pour planifier leur expansion et leur durabilité », note le chercheur, qui travaille avec trois professionnels de recherche et une étudiante sur le projet.

Si l’acquisition de meilleures données sur le pergélisol et l’implantation de nouvelles techniques de fondations aident grandement à rendre les infrastructures nordiques plus durables, un changement de mentalité des développeurs doit aussi se faire, estime le géographe.

« Notre obstacle, ce n’est pas juste les technologies, dit-il. Les entrepreneurs doivent accepter de bâtir sur des terrains rocheux plus en pente, même si c’est plus difficile et que ça nécessite de niveler le terrain ou de faire du dynamitage. »

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Le soleil se couche sur le village de Kangirsuk au Nunavik. (© Guillaume Roy / Unpointcinq)
Pergélisol mouvant 3min.