© Guillaume Roy

Détruire pour protéger

Pour contrer l’érosion des berges qu’accentuent les changements climatiques, Parcs Canada a retiré une route de 1500 m en bordure de mer dans le parc de Forillon, en Gaspésie. Histoire d’une destruction créatrice.

Vivre ici / 26 juillet 2018
On s'adapte !

Scène estivale au parc national de Forillon, en Gaspésie. Sous un ciel bleu pétant, une cinquantaine de goélands et quelques outardes se prélassent sur la grande plage de Cap-des-Rosiers. Les vagues caressent doucement le rivage pendant que les canards barbotent dans le marais situé de l’autre côté de la dune. Entre les deux, sourire aux lèvres et casquette vissée sur le crâne, l’écologiste du parc, Daniel Sigouin, décrit fièrement le projet de restauration qu’il pilote depuis 2010.

« D’ici quelques années, les capelans vont recommencer à frayer sur la plage, car ce poisson utilise celles où il y a du gravier fin pour pondre ses œufs », se réjouit-il. Tout un changement par rapport au paysage qui s’offrait aux visiteurs avant 2017, alors que la plage avait presque complètement disparu sous l’effet des vagues qui frappaient contre le muret de protection d’une route!

Fausse route

Si le décor actuel ressemble davantage à celui que connaissaient les pêcheurs du début du 20e siècle, qui érigeaient des bâtiments temporaires sur la plage, c’est grâce à l’intervention de Parcs Canada. À partir de 2010, l’organisme a consacré 4,7 millions de dollars à la destruction d’une route de 1500 m afin de restaurer les plages naturelles du parc de Forillon.

La plage en décembre 2012.
La route avant son démantèlement.

Comme une plage naturelle résiste mieux aux tempêtes, le principe consistait à dissiper l’énergie des vagues pour réduire l’érosion côtière, explique Daniel Sigouin. Depuis le milieu des années 1990, l’impact des changements climatiques a exacerbé les effets de l’érosion : le niveau de la mer a monté et la glace est maintenant rare en hiver, ce qui rend les berges plus vulnérables au phénomène, constate-t-il.

« La route n’aurait jamais dû être là. »

Construite en 1926, la route longeait le littoral. Au fil des tempêtes, pour la protéger, on y a juxtaposé des cribles de bois remplis de roche, des murets de pierre et de ciment et, finalement, un enrochement d’envergure, ajoute Daniel Sigouin. « Quand les vagues frappaient la structure rigide, une partie de l’eau montait et descendait avec force. Chaque fois, ça enlevait un peu de substrat », relate l’écologiste, qui a travaillé avec des experts de l’Université du Québec à Rimouski (UQAR) pour freiner l’érosion côtière.

La plage du Parc Forillon, et sa route, dans les années 70.

Christian Fraser, chercheur spécialisé en gestion intégrée des zones côtières à l’UQAR, est l’un de ces experts. « Plus les vagues frappent quelque chose de fort, et moins les sédiments sont portés à se déposer », explique-t-il lors d’une entrevue téléphonique.

Au cours des derniers hivers, il n’était d’ailleurs pas rare de voir la mer recouvrir la route pendant les tempêtes, causant des dommages importants. « Chaque année, des morceaux d’asphalte étaient arrachés, et on devait investir pour réparer la route, note Daniel Sigouin. Avec le temps, le substrat sous la route s’est vidé et un tronçon s’est affaissé. »

Et la situation de l’érosion des berges n’ira pas en s’améliorant pendant les décennies à venir : après avoir observé que le niveau de la mer s’est élevé de près de 30 cm en Gaspésie depuis 100 ans, les chercheurs s’attendent à le voir augmenter de 60 à 100 cm au cours des 100 prochaines années, précise Christian Fraser. « Avec l’absence du couvert de glace en hiver, l’érosion est de plus en plus problématique sur le littoral gaspésien », dit-il.

L’érosion mise en échec

Un hiver après la fin des travaux, achevés en 2017, l’eau de mer communiquait de nouveau avec le marécage lors des tempêtes, du sable fin avait déjà commencé à se déposer sur la plage, laissant présager un retour vers la dynamique naturelle du milieu, explique Daniel Sigouin, tout cela pour le plus grand bonheur des habitants, des touristes et des espèces côtières.

La plage après les travaux. © Guillaume Roy

Mission accomplie : la destruction de la route a permis de lutter contre l’érosion et de rétablir l’écosystème, constate Parcs Canada. « Avec ce que l’on connaît aujourd’hui et en tenant compte des changements climatiques, la route n’aurait jamais dû être là », admet Daniel Sigouin.

Au cours des prochaines années, Parcs Canada et les experts de l’UQAR continueront d’étudier l’évolution de la plage pour voir comment le milieu peut se renaturaliser. Un nombre croissant de projets du genre voit d’ailleurs le jour au Québec et ailleurs dans le monde, souligne Christian Fraser.

« On trouve une dizaine de projets de recharge de plage pour protéger les côtes de l’érosion à Percé, à Carleton, sur la Côte-Nord et à Sainte-Luce [dans le Bas-Saint-Laurent]. En continuant à étudier le phénomène, on aura plus d’outils pour s’adapter aux changements climatiques et limiter les impacts de l’érosion sur les infrastructures. »

Vive la résilience côtière!

Au naturel

Dans le Bas-Saint-Laurent et en Gaspésie, c’est respectivement 19 % et 21 % du littoral qui est artificiel (enrochements, murets de béton ou de bois, etc.), selon le Laboratoire de dynamique et de gestion intégrée des zones côtières de l’UQAR, dont fait partie Christian Fraser.

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