De vice-président Google à philanthrope des bois

Plutôt que de soutenir la recherche médicale ou une autre cause charitable, le Québécois Patrick Pichette, ex-haut dirigeant de Google, a décidé de protéger une immense forêt en l’achetant. Son souhait : que son geste serve d’exemple!

Vivre ici / 09 décembre 2017

Quand le fonds immobilier Oxford annonce en 2013 la vente de sa propriété Kenauk, une immense forêt de 265 km2 encore à l’état sauvage à Notre-Dame-de-Bonsecours, Patrick Pichette, qui possède un chalet sur cette terre depuis 2001, n’hésite pas un instant. « J’ai immédiatement voulu acheter ce territoire pour le protéger », raconte ce Montréalais d’origine.

Après avoir fait quelques recherches sur Google (!), il communique avec le vendeur pour lui signifier son intention. Le prix demandé : 81 M$ pour un lopin de terre cinq fois plus grand que le parc national du Mont-Orford, situé à mi-chemin entre Ottawa et Gatineau. Riche en histoire, le Kenauk occupe en partie l’ancienne seigneurie du chef patriote Louis-Joseph Papineau et servait autrefois de réserve de chasse et de pêche au plus célèbre club privé au Canada, le Seigniory Club. Plusieurs présidents américains y ont même taquiné la truite.

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L'immense forêt de 265 km2 compte quelque 60 lacs. (© Kenauk Nature)

Le prix ne freine pas la volonté de ce vice-président finance chez Google. Avec l’appui de Conservation de la nature Canada, un organisme voué à la protection des écosystèmes, Patrick Pichette réussit à regrouper quatre familles canadiennes aux poches profondes afin d’acquérir ce joyau sauvage comptant 60 lacs.

L’enjeu est grand : si leur offre ne passe pas, les autres soumissionnaires planifient de lotir le territoire afin de rentabiliser la transaction. «Soit on détruisait un joyau historique pour qu’une poignée de personnes puissent faire des profits à court terme, soit on préservait le territoire au profit de toute la communauté pour les générations à venir. Pour nous, le choix était évident», confie le philanthrope qui a quitté Google en 2015 pour faire le tour du monde.

Patrick Pichette_Portrait

Les nobles intentions de Patrick Pichette séduisent le fonds ontarien, qui accepte son offre d’achat en décembre 2013 pour une cinquantaine de millions de dollars. Le domaine demeure privé, mais les nouveaux propriétaires n’ont pas l’intention d’en faire leur chasse gardée. « On a décidé de partager les richesses de ce territoire avec le plus grand nombre », dit-il lors d’une entrevue téléphonique en direct de la Californie, où il demeure.

Un arbre séquestrera environ 200 kg de carbone sur une période de vie de 80 ans, soit 2,5 kg par année. Comme la forêt Kenauk compte environ 100 millions d’arbres, c’est 250 000 tonnes de carbone qui sont ainsi absorbées chaque année, l’équivalent du CO2 émis annuellement par 79 365 voitures.

(Source : Institut Kenauk)

La grande valeur écologique du Kenauk, c’est sa forêt demeurée intacte depuis l’époque de la Nouvelle-France. Une arche de Noé qui sert de milieu de vie depuis des millénaires au loup gris, à l’ours noir et à l’orignal, et où vivent plusieurs plantes rares, comme l’orchis brillant et la doradille ambulante.

C’est absolument unique dans le sud-ouest du Québec.
Patrick Pichette

Actuellement, cette réserve naturelle, gérée comme une pourvoirie, loue 16 chalets de grand luxe, carburant à l’énergie solaire, afin de combler les passionnés de nature, de chasse et de pêche. « La location de chalets génère des revenus pour payer les impôts fonciers, nous permettant de réaliser notre mission de préservation », dit Patrick Pichette.

Dans le but de démocratiser l’accès au territoire, Kenauk Nature ‒ l’entité qui gère cette aire naturelle ‒ travaille actuellement à diversifier son offre d’hébergement, qui comptera prochainement des terrains de camping et de l’hébergement expérientiel, comme des yourtes. « Pour nous, c’est très important d’offrir des expériences en nature qui tiennent compte de tous les budgets », dit Patrick Pichette.

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La forêt Kenauk offre un décor unique pour le plein air. (© Kenauk Nature)

Kenauk Nature bonifie aussi ses activités. Une trentaine de kilomètres de sentiers de ski de fond seront tracés cet hiver et une boucle de randonnée de 100 km, qui permettra d’accéder aux plus beaux endroits de cette ancienne seigneurie, accueillera les amateurs de longue randonnée à partir de l’été prochain. Avec de la chance, les randonneurs feront la rencontre d’une espèce unique, les fameux ours noirs au pelage blond. Nombreux dans les parages, ils constituent un quart de la population d’ursidés de la réserve.

Mine d’or scientifique

Pour déterrer ce secret bien gardé, les acquéreurs ont mis sur pied l’Institut Kenauk, un centre de recherche permanent spécialisé dans la découverte du territoire, considéré comme une véritable mine d’or pour les chercheurs.

Sa forêt vierge, d’une taille imposante, permet d’étudier la résilience des écosystèmes au fil du temps et abrite une biodiversité introuvable dans les espaces sauvages plus morcelés. Des chercheurs du Québec, de l’Ontario et des États-Unis y effectuent déjà des recherches. Par exemple, des scientifiques de l’Université McGill escaladent les arbres afin de recenser les espèces de coléoptères et d’araignées dans la canopée.

« Le Kenauk fait partie d’un immense corridor faunique avec le parc national du Mont-Tremblant. Ces ponts naturels deviennent d’une importance capitale avec le réchauffement climatique, car plusieurs espèces animales devront migrer vers le nord pour survivre », explique Patrick Pichette, qui termine un congé sabbatique de deux ans.

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© Kenauk Nature

En comparaison avec les parcs nationaux, les réserves naturelles privées comportent plusieurs avantages. « On a élaboré un plan d’affaires assurant la pérennité du territoire pour 100 ans. Les États ne peuvent s’offrir ce luxe. Ils doivent composer avec un budget qui oscille en fonction des cycles économiques et des priorités gouvernementales », argumente-t-il.

Ce coureur des bois souhaite que son aventure inspire d’autres gens d’affaires. « Dans le contexte actuel, il devient de plus en plus important d’investir dans la biodiversité. Ça exige une vision à long terme, mais imaginez le plaisir des gens qui viendront en profiter dans un siècle. Ça vaut le coup », soutient l’homme d’affaires.

Patrick Pichette est-il le précurseur d’une nouvelle tendance dans la lutte contre les changements climatiques, la philanthropie des bois?

De vice-président Google à philanthrope des bois 4min.