Par les chemins de traverse

Hivers moins froids, étés plus chauds, pluies intenses : comme les humains, les animaux doivent aussi s’adapter aux changements climatiques. Sauf que l’étalement urbain limite sérieusement leurs déplacements. Pour leur donner un coup de pouce (de patte?), des chercheurs s’intéressent aux parcelles de forêt à protéger autour de Montréal.

Vivre ici / 31 octobre 2018
On s'adapte !

On ne les voit pas toujours, les animaux, mais ils vivent bel et bien autour de nous, même en ville. « Cette montagne, ici, est un fragment d’habitat pour des dizaines d’espèces animales », explique Andrew Gonzalez, professeur de biologie à l’Université McGill, lors d’une rencontre sur le mont Royal. Il sait de quoi il parle : depuis une dizaine d’années, ce chercheur étudie comment toute cette faune se déplace dans la métropole et autour.

Andrew Gonzales dans son élément, la forêt. © Alexis Riopel

Grenouilles, corneilles, couleuvres, chevreuils, ratons-laveurs, renards et autres pékans, pour ne citer qu’eux, sont plus nombreux qu’on ne l’imagine à déambuler dans les bois pour se nourrir, se reproduire et passer l’hiver, poursuit-il. Sans forêt, point de survie pour ces bêtes, qui doivent se déplacer pour subsister. Mais l’urbanisation du territoire complique leurs mouvements : les parcelles de forêt sont la plupart du temps séparées par des routes, des voies ferrées, des champs ou des terrains vagues ou des bâtiments, autant d’obstacles à contourner. En plus, le réchauffement du climat pousse petit à petit les animaux vers le nord de leur habitat traditionnel.

Face à ce constat, Andrew Gonzalez a été mandaté en 2009 par le ministère du Développement durable, de l’Environnement et de la Lutte contre les changements climatiques (MDDELCC) et par Ouranos pour tracer une « carte de la connectivité biologique » de la grande région de Montréal. Autrement dit, de déterminer par où et comment les animaux se déplacent, afin de mieux saisir l’importance – et éventuellement de mieux protéger – chacun des petits bouts de forêt et de corridor naturel qui les relient.

Grâce à des données satellitaires, Andrew Gonzalez et son équipe de scientifiques ont d’abord dessiné une carte précise des types de terrain – agricole, dénudé, herbacé, forestier ou urbain, par exemple. Ils ont également désigné cinq espèces très différentes représentant la faune locale : le cerf de Virginie, la martre d’Amérique, la paruline couronnée, la salamandre cendrée et le bourdon fébrile.

La paruline couronnée s'établit de préférence dans les forêts de feuillus ou les forêts mixtes aux cimes denses.
Un bourdon fébrile en action.
La salamandre cendrée est l'espèce de salamandre la plus abondante dans les forêts du nord-est de l'Amérique du Nord. © Mike Graziano
La martre est un petit carnassier de la taille d’un chat domestique.
Les cerfs de Virginie passent l'hiver au milieu des conifères.
Vue aérienne d'un corridor forestier en Montérégie.

Point par point

Les chercheurs ont ensuite étudié les mouvements de chacune des cinq espèces selon leurs parcours. « On évalue comment le terrain oppose une résistance au mouvement d’une espèce en particulier, explique le biologiste. Les oiseaux, par exemple, ne ressentiront pas la même résistance que les souris pour traverser une zone urbaine. »

Ces données en main, les chercheurs ont pu dessiner le réseau des corridors biologiques du territoire, une carte où on voit tous les passages que peuvent emprunter les animaux pour se promener d’un boisé à l’autre ainsi que les points de rencontre entre ces passages. « C’est un peu comme une carte du réseau de métro pour les humains », illustre le professeur.

Grâce à ce travail, l’équipe de biologistes a associé à chaque point (carré de 30 m sur 30 m) dans la grande région de Montréal une note pour la mobilité de la faune. Cette valeur devrait ultimement permettre aux autorités de prendre des décisions plus éclairées pour la conservation des milieux naturels.

Évidemment, l’ère de répartition de chaque espèce dépend étroitement du climat. S’il se réchauffe (et, plus particulièrement, si les hivers deviennent moins rudes), les animaux doivent migrer vers le nord. Et une forêt bien « connectée » à leurs parcours facilitera leurs déplacements.

Le chercheur a donc réalisé des cartes de la connectivité du territoire en tenant en compte de l’évolution projetée du climat. Il a réalisé que certains corridors et certaines parcelles de forêt sont indispensables pour aider les espèces à vivre dans un Québec plus chaud. C’est l’équivalent de ce que représente la station Berri-UQAM pour les Montréalais, l’endroit où convergent plusieurs lignes, quoi!

Sur cette carte de connectivité biologique dressée par Andrew Gonzales et son équipe, les points en marron signalent des zones à faible priorité de conservation des forêts, tandis que les points vert foncé désignent les zones à haute priorité.

« On tente aussi d’anticiper le développement du territoire dans les prochaines années, souligne le biologiste. Est-ce que cette prairie va se transformer en condos? Ce n’est pas facile à dire! On a donc opté pour un scénario business as usual, où l’expansion immobilière suit la tendance des dernières décennies. »

Le train est en marche

Quand l’équipe de chercheurs a déposé son rapport, en 2013, le MDDELCC n’en a rien fait dans l’immédiat. Qu’à cela ne tienne. Andrew Gonzalez a lancé une entreprise à but non lucratif, Eco2Urb, pour donner des conseils aux organismes de reboisement.

Dans cette aventure, le biologiste s’est associé avec Christian Messier, un professeur de foresterie à l’Université du Québec en Outaouais, et la « rockstar » Jérôme Dupras, le bassiste des Cowboys Fringants, un ancien chercheur postdoctoral de son équipe à McGill, très investi dans la lutte aux changements climatiques.

Depuis quelques années, Eco2Urb conseille la fondation du Jour de la Terre et la Fondation David Suzuki en les aidant à déterminer où planter des arbres dans la région de Montréal pour aider les animaux à se déplacer plus facilement.

Début 2018, le MDDELCC a de nouveau fait appel à Andrew Gonzalez afin de lui demander de produire le même type pour l’ensemble de la vallée du Saint-Laurent. « La locomotive est partie. Je reconstruis mon équipe », s’enthousiasme le chercheur, qui a déposé un premier rapport en avril dernier.

Cette carte pourrait, à terme, guider le reboisement dans le sud du Québec et servir à la protection des forêts existantes, explique le professeur. Selon lui, ce qui se fait à Montréal pour protéger la biodiversité devrait servir d’exemple à l’échelle de la planète. « J’ai voyagé partout pour raconter ce qui se fait à Montréal. Ce qui se passe ici est incroyable! » Ce ne sont pas les animaux qui diront le contraire.

La biodiversité : bonne pour la santé humaine

Les écosystèmes naturels contribuent à la santé physique et mentale des humains, selon une étude de la Commission européenne publiée en 2016 [en anglais seulement]. Ils améliorent la qualité de l’air, atténuent le bruit, réduisent la chaleur ambiante, apaisent les tensions sociales en fournissant beauté, paix et espaces pour l’exercice physique. L’Organisation mondiale de la santé ajoute que la biodiversité est une précieuse source de connaissances dans le domaine de la biologie, des sciences médicales et de la pharmacologie. Pour de nombreuses populations, les écosystèmes naturels fournissent des denrées alimentaires essentielles. La perte de biodiversité rend souvent les populations plus vulnérables aux maladies.

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