Prendre Hydro par les cornes

Pas facile d’inciter son patron à prioriser l’adaptation aux changements climatiques… surtout lorsqu’on a près de 20 000 collègues! Chez Hydro-Québec, Maryse Lambert a instauré un dialogue sur le climat en réunissant des confrères de tous les horizons. Portrait d’une battante.

Vivre ici / 14 septembre 2018
On s'adapte !

À moins d’une semaine de sa retraite, après trois décennies passées au service d’Hydro-Québec, Maryse Lambert, 55 ans, affiche une mine épanouie. Et ça se comprend : neuf ans après avoir réalisé le premier bilan carbone de la société d’État – qui recensait toutes ses émissions de gaz à effet de serre (GES) –, cette conseillère en qualité de l’air laisse derrière elle un Comité d’adaptation aux changements climatiques tout neuf.

Ce n’est pourtant pas d’hier qu’Hydro-Québec s’intéresse aux soubresauts du climat. Au tournant du millénaire – dans la foulée d’une certaine crise du verglas –, l’organisation a même contribué à la fondation d’Ouranos, un consortium de recherche sur la climatologie basé à Montréal. Mais à l’époque, « on s’intéressait surtout au niveau d’eau dans les réservoirs », explique Maryse Lambert, histoire de déterminer si le Québec pourrait toujours produire de l’hydroélectricité au cours des décennies à venir.

Ce n’est qu’au courant des années 2010 que Maryse et des collègues réalisent que les bouleversements climatiques affectent tous les secteurs de l’organisation, de la santé au travail à l’entretien des équipements. Comme elle est en contact avec plusieurs unités de la société d’État – notamment grâce au calcul annuel du bilan carbone –, la spécialiste entend régulièrement ses collègues parler de changements climatiques et d’adaptation. « Mais comme Hydro-Québec est [une organisation] segmentée, chacun faisait ses affaires dans son coin », dit-elle.

Bref, il manquait une vision panoramique, constatent Maryse et sa vingtaine de collègues du service de la performance environnementale. « On s’est dit que si nous ne lancions pas de comité sur l’adaptation aux changements climatiques, personne ne le ferait. Notre chef d’équipe a accepté. »

Au-delà du niveau d’eau

Créé en 2016 de façon presque artisanale – « on y est allés avec le bouche-à-oreille », raconte Maryse Lambert –, le comité d’adaptation aux changements climatiques a tenu sa première réunion au début de 2017. Il rassemblait alors sept ou huit personnes (il en compte aujourd’hui plus du double).

La tâche était titanesque. Et très pertinente, ont rapidement constaté ses membres, puisque chaque unité avait réalisé ses propres études sur les impacts des changements climatiques… mais sans se concerter au préalable ni en échanger les résultats par la suite.

« Il y a eu un effet domino. J’ai beau avoir parti l’idée, si les autres n’avaient pas embarqué, ce serait mort là! »

Dans une boîte comme Hydro, l’adaptation passe par une foule de petits détails auxquels on ne pense pas spontanément, souligne Maryse Lambert, en donnant plusieurs exemples. Tenez : avec la multiplication des épisodes de chaleur, qui entraînent une progression des tiques ainsi que des plantes exotiques envahissantes, il faut mieux protéger les employés affectés à l’entretien du réseau contre la maladie de Lyme ou les dermatites. Ou encore, comme les arbres poussent plus vite quand il fait chaud, les budgets d’élagage devront être revus à la hausse.

« Ces études ou données existaient, mais ne circulaient pas suffisamment. Chacun poussait dans sa ligne hiérarchique pour que ce soit connu, mais comme toujours, il manquait de temps et de budget. Avec le comité, en se mettant ensemble, on avait plus de chances que ça avance plus vite. »

L’exercice a également permis de mettre en lumière une foule de questions de circonstance. Avec la multiplication des îlots de chaleur, l’appareillage électrique dans les postes de transformation situés en milieu urbain sera-t-il aussi performant? Faut-il surélever ces équipements lorsqu’ils sont situés dans un secteur vulnérable aux inondations? Rehausser les fils des lignes de transport de l’électricité, qui se relâchent et pendouillent sous l’effet de la chaleur?

Avec un autre collègue, Maryse Lambert s’est attelée à la tâche d’attacher tous ces « fils » ensemble. « On a fait un tableau en se demandant : quelles activités d’Hydro-Québec pourraient être assujetties à l’impact des changements climatiques? On a fait circuler le document à l’interne et chacun l’alimentait. »

Un pour tous…

C’est d’ailleurs grâce à l’enthousiasme de l’ensemble de ses collègues que Maryse Lambert a réussi à mettre ce comité d’adaptation sur pied, estime-t-elle, se gardant bien de pavoiser. « Il y a eu un effet domino. J’ai beau avoir parti l’idée, si les autres n’avaient pas embarqué, ce serait mort là! » dit-elle humblement.

Pour l’instant, le comité sert essentiellement à l’échange de données entre les différentes divisions de la société d’État. Il est maintenant rendu à l’étape de recommander des actions prioritaires en matière d’adaptation s’il reçoit, comme prévu, l’aval final de la direction d’ici la fin de l’année.

Si tout va bien, cette chouette mission incombera désormais à ses successeurs. N’est-ce pas ingrat pour elle, qui ne verra pas grandir son bébé? « Non! s’exclame-t-elle en riant. C’est quand même le fun d’avoir créé quelque chose qui va te survivre et qui va évoluer. La partie plate était de le lancer, et la partie le fun sera de le faire vivre. C’est ben correct si ce sont mes collègues qui en profitent! »

Prendre Hydro par les cornes 3min.