© Laura Martinez

Une douche pour trois familles

Sept locataires, une cuisine, une salle de bain, un ensemble laveuse sécheuse, deux voitures et presque un seul kit pour bambin! Depuis 2017, cinq trentenaires, dont deux couples et leur enfant, partagent tout dans leur loft du quartier Saint-Henri, à Montréal. Plongez au cœur de cette colocation nouveau genre, dont les bienfaits économiques se répercutent aussi sur le climat.

Vivre ici / 02 décembre 2019

Texte et photos : Laura Martinez

À 7 h, un beau vendredi matin de l’été 2019, je me faufile dans le café-salon du loft où Audrey Tétreault Hurtubise m’accueille en chuchotant, car tout le monde dort encore. Surgit bientôt un petit rouquin aux yeux bruns, Émile, qui se met à jouer en attendant son coloc de chambre, Henri. Une dizaine de minutes plus tard, les deux bambins d’environ deux ans déjeunent côte à côte. Mais dès l’arrivée de « mon’oncle » Jonathan (Jubinville), ils abandonnent leurs bols et se précipitent vers la machine à café. C’est l’heure du « bébéccino »!

Après avoir aidé à préparer le café de Jonathan, les garçons se concoctent une tasse de lait moussé. Comme la plupart des électros et ustensiles de cuisine dans cet appartement, la machine à expresso sert aux sept colocataires, incluant les enfants. En divisant ainsi par trois le nombre d’objets et de meubles utilisés – et dont la fabrication est généreuse en gaz à effet de serre (GES) –, les colocs réduisent leur empreinte carbone.

Mais pour David King-Ruel, qui est chargé de cours en développement durable à l’Université de Sherbrooke, ce sont surtout les valeurs liées à la vie en colocation – entraide, collaboration, partage, détachement des biens matériels – qui l’ont mené, lui et ses bons amis Jonathan et Audrey, à se lancer dans cette cohabitation en 2017.

D’ailleurs, ce n’est pas la première fois qu’ils vivent ensemble. Quand ils étudiaient à la maîtrise en environnement à l’Université de Sherbrooke, ils ont vécu à huit dans un appartement lors d’un stage à Tours, en France, en 2009. « En revenant, on a gardé cette proximité », se rappelle David, qui, au retour, s’était trouvé un logement à deux pas de chez Jonathan, Audrey et son compagnon. « Cohabiter avec des gens, c’est quelque chose, mais nous, on pousse une coche plus loin », explique David.

Habiter à trois ménages dans un espace auparavant occupé par un seul, c’est aussi participer à la densification urbaine, ce qui freine l’étalement urbain, souligne Jonathan. « Notre empreinte carbone au mètre carré à Montréal est donc plus faible », poursuit le trentenaire, qui a collaboré à l’ajout de cloisons pour créer des chambres le long du large couloir, qui fait aussi office de salle de jeu.

Vive la densification urbaine!

Différentes études à travers le monde ont montré que la consommation d’énergie et les émissions de GES par habitant diminuent lorsque la densité de l’espace urbain augmente. Donc, plus on vit nombreux en ville, plus on diminue notre impact sur les changements climatiques. À l’inverse, l’étalement urbain gruge des zones boisées ou des prairies, dont les sols sont des puits de carbone, ce qui favorise le réchauffement, d’après cette thèse. Sans compter que vivre en banlieue incite à se déplacer en voiture!

Alors que les deux couples et Jonathan ont leur propre chambre, les deux enfants dorment dans la même pièce, explique Ève St-Laurent, la conjointe de David. « Si on habitait dans trois logements, on aurait trois cuisines, trois salons, trois salles de bain, etc. », explique celle-ci, en habillant Émile. D’ailleurs, bien qu’ils ne soient pas frères, Émile et Henri partagent tout : habits, jouets, bain, porte-bébé, etc., ajoute-t-elle. Moins de dépenses et moins de gaz à effet de serre, qui dit mieux?

« On y va les Makasis! » lance David aux enfants, qui pédalent vers la garderie d’Émile. Comme la tribu habite en ville, c’est à pied, à vélo ou en transport en commun que chacun se déplace la plupart du temps. Et pour faire des activités à l’extérieur de l’île de Montréal, les colocataires utilisent l’une de leurs deux voitures d’occasion. « Souvent, on se déplace tous ensemble pour éviter de prendre deux voitures », ajoute Ève.

De retour à l’appartement, David s’attaque aux tâches ménagères. « En collaborant, on économise du temps et de l’argent qu’on réinvestit dans de meilleures pratiques environnementales », explique le jeune entrepreneur. Par exemple, nous indique Ève, ils ont acheté une laveuse plus chère, mais qui consomme moins d’énergie, parce que, en gang, ça ne revient pas si cher.

En travaillant à la maison, David et Jonathan, qui sont coassociés de l’entreprise Matière brute, limitent aussi leurs déplacements et participent donc à la lutte aux changements climatiques.

Vers 16 h 45, Ève et Émile sont de retour à la maison et s’occupent de leur petit jardin, situé dans la cour arrière. « Mais c’est difficile de faire pousser quelque chose avec les écureuils qui mangent tout! » souligne Ève. C’est pourquoi la tribu achète un panier de légumes bio chaque semaine, qu’elle va chercher à pied dans le quartier. « C’est bio, c’est local, et c’est sans emballage », dit David, qui apprécie que son fils puisse poser des questions à l’agriculteur qui fait pousser les légumes qu’il mange.

« Ce que je trouve le plus important dans notre mode de vie, c’est le fait qu’on puisse inspirer d’autres personnes à faire comme nous », s’enthousiasme David, qui regarde sa compagne initier leur fils à la planche à pagaie. « C’est l’fun, et en plus, c’est bon pour la planète! »

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