Chambre forte boréale

On pourrait capter 448 millions de tonnes de CO2 en reboisant les territoires improductifs de la forêt boréale québécoise, soit l’équivalent des émissions québécoises totales pendant cinq ans et demi. C’est sur cette prémisse que repose le projet de compensation, Carbone boréal.

Vivre ici / 16 février 2018

Claude Villeneuve, professeur à l’Université du Québec à Chicoutimi, a créé le projet Carbone boréal qui permet à une personne de compenser ses émissions de gaz à effet de serre (GES) en finançant la recherche en forêt boréale.

Les individus et les entreprises peuvent facilement compenser leurs émissions de GES sur la plateforme. En quelques clics, l’utilisateur peut calculer la quantité de GES émis lors de ses déplacements, de la réalisation d’un évènement ou de la combustion de différents carburants avant d’acheter des compensations. Il faut débourser 4 $ pour se voir attribuer un arbre dans le registre. Chaque arbre attribué permet de compenser pour 0,14 tonne de GES ou l’équivalent de 60 litres d’essence (1000 kilomètres avec une petite voiture).

Unpointcinq s’est entretenu avec l’expert de renommée mondiale pour en savoir plus sur le potentiel de captation du carbone en forêt.

Claude Villeneuve. Crédit photo : Guillaume Roy

Unpointcinq : Pourquoi avoir lancé un projet de compensation carbone en lien avec le reboisement de la forêt boréale?

Claude Villeneuve : Il y a un énorme potentiel de captation de carbone au Québec, car on retrouve 1,6 million d’hectares de landes forestières dans la forêt commerciale et beaucoup plus encore au-delà de la limite nordique de récolte du bois. Ces landes sont des terrains forestiers réputés improductifs où moins de 25 % du territoire est couvert par des arbres. En effet, le sol y est recouvert de lichen, ce qui empêche la germination d’autres espèces.

 

Pourquoi certains territoires forestiers sont-ils improductifs?

À certains endroits, des feux successifs sont survenus avant que les arbres puissent produire de nouvelles graines. De tels accidents de régénération arrivent souvent dans les forêts d’épinettes noires, car ces arbres produisent des graines seulement lorsqu’ils ont 40 ou 45 ans. Le processus d’ouverture tend à s’amplifier à chaque perturbation et les landes ne se reboisent pas naturellement.

 

Comment le projet Carbone boréal a-t-il été amorcé?

En analysant les sols des landes forestières, mes collègues du Consortium de recherche sur la forêt boréale commerciale, Daniel Lord et son étudiant Damien Côté, se sont rendus compte qu’ils n’étaient pas très différents des sols forestiers portant des forêts fermées. Après avoir fait des tests de reboisement, ils se sont aperçus que les arbres poussaient malgré la pauvreté relative des sites. Pour ma part, j’avais participé aux réunions de la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques à Marrakech, où s’étaient négociées les règles sur l’afforestation en 2001. L’équation a vite été définie!

 

Et quel est le lien avec le projet de compensation carbone?

Lors des négociations sur le protocole de Kyoto, les décideurs ont voté une clause sur l’afforestation, qui stipulait que l’on pouvait générer des crédits carbone en reboisant des territoires où il n’y avait pas de forêt avant 1990. La communauté internationale a alors reconnu le potentiel d’accumuler du carbone de manière durable dans les forêts.

 

Et comment cette réalité s’est-elle transformée en projet concret?

À mon retour de Marrakech, on a voulu voir quelle quantité de crédit de carbone on pouvait générer dans la pire situation en forêt boréale, pour jouer de prudence sur le plan scientifique. Sur une période de 70 ans, notre analyse de cycle de vie, réalisée dans le cadre du projet de maîtrise de Simon Gaboury, a démontré qu’un hectare de forêt où sont plantées des épinettes noires peut capter 280 tonnes nettes de CO2, ce qui représente une moyenne de quatre tonnes par année. Quelques années plus tard, en 2005, on a fait une première plantation de 11 hectares pour compenser les émissions de gaz à effet de serre du congrès de l’ACFAS, qui a eu lieu à l’Université du Québec à Chicoutimi. Puis, en 2008, avec Jean-François Boucher et Jean-Robert Wells, on a finalement lancé le projet Carbone boréal pour permettre aux individus et aux entreprises de compenser leurs émissions de GES sur le marché du carbone volontaire en finançant des projets de recherche dans la forêt boréale. Notre projet a été réalisé en partenariat avec le Consortium de recherche sur la forêt boréale dirigé par Réjean Gagnon et le bureau régional du ministère des Ressources naturelles du Québec. Les Cowboys fringants ont été un de nos premiers gros clients, quand ils ont compensé pour les émissions produites lors d’une de leurs tournées, qui a duré trois ans.

  • Émissions totales de GES au Québec (2013) : 81,2 Mt éq. CO2 (MDDELCC)
  • Potentiel de captation du carbone dans la forêt boréale commerciale : 448 Mt éq. CO2

Dix ans plus tard, quel a été l’impact de Carbone boréal?

Au total, nous avons amassé 1,6 million de dollars, ce qui équivaut à plus de 100 000 dollars de fonds pour la recherche chaque année. Avec ces sommes, nous avons planté 1,1 million d’arbres, qui absorberont à terme 58 568,92 tonnes de CO2. Ces crédits représentent le nombre de tonnes de CO2 qui seront captées lorsque les arbres auront 70 ans. Ils continueront à fixer du carbone par la suite, mais nous utilisons ce nombre pour demeurer prudents sur le plan scientifique. Ces plantations sont par ailleurs enregistrées auprès du ministère des Forêts, de la Faune et des Parcs du Québec en tant que forêts d’expérimentation qui, selon la Loi sur les forêts, sont protégées contre l’intervention humaine, comme le sont les réserves écologiques. Elles sont exclusivement utilisées pour la recherche.

 

Comment pouvez-vous vous assurer que le carbone emmagasiné ne part pas en fumée lors d’un feu de forêt?

Pour nous assurer que le carbone est bel et bien séquestré sur une longue période, nous plantons plus de 30 % d’arbres de remplacement, qui ne sont pas attribués sous forme de compensation. Pour l’instant, ça nous permet de capter encore plus de CO2 non attribué. Si un incendie survenait, les arbres détruits seraient remplacés par des arbres de nos plantations tampons et de nouvelles plantations tampons assureraient la sécurité dans l’avenir. C’est une gestion dynamique de la permanence, qui est une exigence de la norme ISO 14064 et qui fait l’objet de vérifications périodiques par le Bureau de normalisation du Québec (BNQ). Les plantations sont dispersées sur un immense territoire, ce qui limite la probabilité de perdre beaucoup d’arbres dans un même évènement.

 

Comment ce projet peut-il servir de modèle au gouvernement?

Après dix ans à faire des expérimentations, nous avons maintenant des bases scientifiques plus solides pour démontrer le potentiel de captation du carbone et toutes nos plantations sont vérifiées par le BNQ. Une de nos études a d’ailleurs montré que le reboisement de 20 000 hectares par an sur 20 ans permettrait de capter 8 % des émissions globales du Québec après 45 ans. Pour exploiter ce genre de potentiel, le gouvernement du Québec pourrait autoriser l’afforestation dans les landes forestières à des fins de lutte aux changements climatiques, et même construire une banque de crédits carbone pour éventuellement les vendre au prix du marché.

  • Claude Villeneuve est professeur titulaire au Département des sciences fondamentales de l’Université du Québec à Chicoutimi (UQAC) et directeur de la Chaire en éco-conseil de l’UQAC.
  • Il a été directeur de l’Institut européen pour le conseil en environnement de Strasbourg et rédacteur en chef de la revue Écodécision de 1994 à 1997.
  • Il est l’auteur de 13 livres traitant principalement des changements climatiques, dont son dernier, publié en 2013 : Est-il trop tard? Le point sur les changements climatiques
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