Quand les Algonquins accrochent leurs raquettes

Des raquettes qui prennent l’eau, des lignes de trappes inondées, des fruits sauvages plus rares… Pour s’adapter aux soubresauts du climat, les Algonquins de l’Abitibi-Témiscamingue expérimentent de nouveaux modes de vie.

Vivre ici / 23 novembre 2018
On s'adapte !

Hasard ou pas, le thermomètre indiquait 15 °C lorsque je me suis rendue dans la communauté anishnabe de Lac-Simon, en octobre dernier. « Normalement, les feuilles devraient déjà être tombées », remarque Marianne Papatie depuis la chaise où elle est occupée à coudre des mocassins, près de la porte-fenêtre. Comme cette aînée de 71 ans ne s’exprime qu’en anishnabe, c’est le directeur des ressources naturelles de la communauté, Ronald Brazeau, qui fait la traduction. « J’ai vécu et j’ai vieilli. Toi aussi tu dois regarder comment ça change », lui conseille-t-elle en rigolant.

« On est dérangés, mais on est capables de s’adapter », résume Marianne Papatie. © Émélie Rivard-Boudreau

Ici comme ailleurs au Québec, les changements climatiques bouleversent le mode de vie traditionnel des Premières Nations et leurs activités de subsistance. Par exemple, Marianne Papatie constate que depuis une décennie ou deux, la collecte de fruits sauvages et de plantes médicinales n’est plus ce qu’elle était. « Il y a moins de fleurs, ou alors elles gèlent plus souvent, et après il n’y a plus de fruits. Les cerisiers, les merisiers et les noisetiers produisent moins », dit-elle.

La diminution des épisodes de glace et de neige a aussi écourté les saisons de trappe et modifié les conditions de chasse. Un autre membre de la communauté, Moïse Papatie, 58 ans, a attrapé son premier castor à l’âge de 12 ans. Maintenant, il préfère consacrer son temps en forêt à la chasse. « Avant, en novembre, il y avait plus de neige. Aujourd’hui, on n’a plus ben ben de temps pour la trappe. Juste un peu après Noël », dit-il.

Jadis, on pratiquait la « chasse sur la croûte », devenue difficile de nos jours à cause de la fin précipitée de l’hiver, ajoute Ronald Brazeau. « Au début du printemps, quand les orignaux traversaient le lac, la glace se cassait sous leur poids, les blessant aux pattes. C’était plus facile pour nous de les chasser. »

Comment s’adapter?

À 120 kilomètres au nord-ouest de Lac-Simon, chez la Première Nation Abitibiwinni de Pikogan, près d’Amos, les observations de Marianne, Ronald et Moïse trouvent un écho. « Les mocassins et les raquettes ne sont plus adaptés. La neige est trop mouillée et la peau d’orignal prend l’eau », illustre Benoît Croteau, le directeur territoire et environnement de la communauté.

Étés plus longs et plus chauds, hivers plus courts, augmentation des précipitations, écarts de température brusques : la modification du climat a mené cette communauté à adopter un plan d’adaptation aux changements climatiques en 2014.

« On a adapté certaines activités traditionnelles, dit Benoît Croteau. On a un comité de chasse et de trappe qui observe les signes de la nature pour ajuster les périodes. On s’est doté d’un plan de mesure d’urgence en cas d’événements météorologiques extrêmes. Par contre, on a des contraintes de financement pour adapter nos bâtiments résidentiels et communautaires à ces phénomènes », estime-t-il.

Cueillette de champignons

Pour s’adapter aux changements climatiques, Lac-Simon s’intéresse au potentiel des produits forestiers comestibles. Bien que la cueillette de bleuets soit courante ici, celle des champignons sauvages ne fait étrangement pas partie de la culture. Biologiste pour le conseil de la communauté, Geneviève Tremblay veut s’inspirer du projet The Wild Basket, implanté par la Timiskaming First Nation. Là-bas, au Témiscamingue, les Anishnabeg ont pris l’initiative de cueillir et de mettre en marché des champignons sauvages et du thé du Labrador.

Exploiter la forêt nourricière

Dans la Timiskaming First Nation, au Témiscamingue, on a récemment mis en place le projet The Wild Basket afin de diversifier l’économie de la communauté et d’encourager ses membres à fréquenter davantage le territoire et à mieux connaître ses ressources. Grâce à ce projet, qui n’en est qu’à ses balbutiements, on a récolté, l’été dernier, plusieurs variétés de champignons sauvages ainsi que du thé du Labrador. Les produits ont été séchés et devraient être vendus au cours de la prochaine année.

« C’est un projet inspirant pour assurer l’occupation du territoire », indique-t-elle. Mais la collecte de champignons n’est pas à l’abri des changements climatiques et la communauté doit acquérir des connaissances sur le produit. Bref, beaucoup d’étapes restent à franchir avant de mettre à profit le même genre de projet, résume-t-elle.

Et dans certains cas, l’adaptation aux changements climatiques n’est pas possible, croit Geneviève Tremblay… à moins de considérer l’abandon de certaines pratiques comme de l’adaptation. « La chasse sur la croûte est un bon exemple. Comment les Anishnabeg peuvent-ils s’adapter? Ils arrêtent de la faire. Ils continuent leur chasse dans les autres saisons », illustre-t-elle.

Moïse Papatie. © Émélie Rivard-Boudreau

Pour sa part, en sa qualité d’aînée, Marianne Papatie fait preuve de sérénité devant les changements climatiques. « On est dérangés, mais on est capables de s’adapter », dit-elle. Moïse Papatie ne s’inquiète pas outre mesure non plus. Il s’est plutôt trouvé une nouvelle activité. « Au lieu d’aller à la trappe, je passe plus de temps dans les arénas pour aller voir mes petits-enfants jouer au hockey », conclut-il en souriant.

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