© Bois Public

La réincarnation du frêne

Transformer du bois rongé par l’agrile du frêne en mobilier urbain plutôt que l’envoyer à l’enfouissement? C’est l’initiative d’ébénistes montréalais qui valorisent cette matière encore noble au lieu de regarder passivement cette catastrophe, amplifiée par les changements climatiques, qui décime les arbres de nos villes.

Vivre ici / 24 septembre 2018
On s'adapte !

Au fond de l’atelier, deux ébénistes bâtissent un banc en bois. Maniant la scie à table de mains expertes, les deux femmes découpent quelques planches de frêne pour ce tout nouveau modèle. Nous sommes dans les Ateliers d’Antoine, où l’organisme à but non lucratif Bois public fait produire une partie de son mobilier urbain. Bois public se spécialise dans les bancs de parc, les jeux pour enfants et les boîtes à fleurs fabriqués à partir de bois rongé par l’agrile du frêne.

« Notre premier mandat est venu de l’arrondissement de Rosemont–La Petite-Patrie, en 2015, qui voulait valoriser les frênes attaqués par l’agrile plutôt que les réduire en copeaux », explique Ronald Jean-Gilles, le directeur général de Bois public. Sans une telle initiative, une grande partie des copeaux aurait fini au site d’enfouissement. Car s’ils sont parfois réutilisés comme paillis pour des aménagements paysagers, il y en a souvent trop pour les besoins des administrations municipales.

Un envahisseur tout-puissant

Présent depuis au moins 2011 sur le territoire montralais – et repéré à l’été 2017 à Québec et ses environs –, l’agrile du frêne est impossible à stopper. Et dans un climat plus chaud, il montera plus loin au nord, préviennent les spécialistes (voir encadré). « Il n’est pas possible de traiter tous les frênes malades, se désole Damien Sérot, le superviseur de l’atelier. Il y a 200 000 frênes qui bordent les rues à Montréal, et c’est sans compter ceux qui se trouvent dans les parcs ou sur les terrains privés. »

En 2015, Ronald Jean-Gilles s’est donc demandé s’il serait possible de donner une seconde vie au frêne sous la forme de mobilier public. Mais le bois était-il encore sain?

« Nous sommes allés voir des entomologistes du service des grands parcs de la Ville de Montréal pour savoir si le bois rongé par l’agrile était bon pour faire des meubles, raconte Ronald Jean-Gilles. Ils nous ont expliqué que la larve de l’insecte creusait des sillons dans la partie la plus tendre du bois, juste en dessous de l’écorce. À deux ou trois centimètres de profondeur, cependant, le bois était sain. »

C’était le début de l’aventure pour Bois public. « Notre premier défi a été d’obtenir du bois, raconte M. Jean-Gilles. La gestion se fait par arrondissement, donc on devait aller frapper à chaque porte. Toutefois, l’automne dernier, nous avons obtenu 450 billots de frêne provenant du parc du Mont-Royal. » Avec cette énorme quantité de bois en banque, l’heure est maintenant à la fabrication et à la vente, chez Bois public.

L’agrile du frêne aime la chaleur

Introduit accidentellement en Amérique du Nord dans les années 1990, probablement dans du matériel d’emballage en bois, l’agrile du frêne est considéré comme une espèce envahissante. En avril dernier, une équipe de chercheurs canadiens supervisée par la biologiste Kim Cuddington, de l’Université de Waterloo, a évalué que ce coléoptère continuerait sa progression vers le nord en raison des changements climatiques.

« Nous avons constaté que la majeure partie de l’Amérique du Nord ne subit pas assez de vagues de froid extrême pour empêcher la mortalité du frêne par l’agrile », lit-on dans l’article scientifique publié dans la revue Biological Invasions. Les œufs de l’agrile peuvent en effet survivre jusqu’à des températures de – 30 °C.

Réinsertion sociale

Dès le début du projet, M. Jean-Gilles a voulu donner une valeur sociale ajoutée à ses produits. Plutôt que d’embaucher des ébénistes professionnels, il a donc décidé de confier la fabrication du mobilier aux Ateliers d’Antoine et à Groupe Information Travail, deux entreprises d’insertion socioprofessionnelle.

Bois public collabore avec deux entreprises d'insertion qui forment des jeunes sans emploi. © Alexis Riopel
Âgés de 18 à 30 ans, ils apprennent l’ébénisterie pendant 6 mois et travaillent ensuite à l'atelier. © Alexis Riopel

« Aux Ateliers d’Antoine, on accueille des jeunes de 18 à 30 ans qui ne vont pas à l’école et qui sont sans emploi, explique Damien Sérot. On leur donne une formation d’apprenti-ébéniste de six mois, puis ils travaillent pendant cinq mois dans l’atelier. Enfin, on les accompagne dans leur recherche d’emploi pendant un mois. »

« On ne leur demande même pas d’avoir envie de travailler le bois. On cherche plutôt à les aider à retrouver le chemin du marché du travail, ajoute-t-il. On leur apprend à respecter un horaire, à suivre des consignes, etc. »

L’initiative de Bois public et des Ateliers d’Antoine montre que les changements climatiques constituent une occasion de repenser nos industries, mais aussi de reprendre conscience de la richesse de la nature. « Ce qu’on fait ici, c’est unique! », se réjouit Damien Sérot.

On trouve maintenant les meubles de Bois public à Montréal dans de nombreux espaces publics des arrondissements de Villeray–Saint-Michel–Parc-Extension, Rosemont–La Petite-Patrie et Sud-Ouest, ainsi qu’à Saint-Jean-sur-Richelieu.

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