© Guillaume Roy

Camions en peloton

Autorisé dans plusieurs États américains, testé récemment sur les routes du Québec, le camionnage en peloton pourrait bientôt contribuer à la diminution de l’empreinte carbone du transport routier. À quand les camions qui imitent les cyclistes pour réduire leur consommation de carburant?

Techno Wow / 16 janvier 2019

Des camions qui roulent collés collés, à 20 m de distance, pour réduire leurs émissions de gaz à effet de serre : ce mode de conduite expérimental pourrait bientôt se répandre au Québec grâce aux efforts de FPInnovations, un organisme de recherche et développement pour l’industrie forestière.

Appelée camionnage en peloton, la méthode a récemment fait l’objet d’une expérimentation à laquelle Unpointcinq a assisté, à Rivière-aux-Rats, près de La Tuque, en novembre dernier. Le principe est le même que celui des pelotons cyclistes, explique Édouard Proust, ingénieur en véhicules avancés pour FPInnovations. « Un camion ouvreur prend le vent pour les camions qui suivent, ce qui permet de réduire la traînée aérodynamique et, donc, la consommation d’essence », dit-il.

Proximité contrôlée

Appliquer la technique des cyclistes au camionnage est loin d’être une option farfelue : selon une recherche menée par le National Renewable Energy Laboratory, un organisme affilié au département américain de l’Énergie, les camions suiveurs bénéficient d’une économie de carburant pouvant atteindre 9,7 %. En outre, grâce à un effet de vacuum, le camion qui ouvre la voie consomme jusqu’à 5,3 % moins d’essence, ont aussi constaté les chercheurs.

Camions qui roulent en peloton
Les deux camions ont parcouru 75 km sur des routes d’accès entre la scierie de Produits forestiers Mauricie et un site d’exploitation forestière. © Guillaume Roy

Pour réduire la traînée aérodynamique, les camions doivent se suivre de très près. Afin d’éviter les accidents, c’est le camion de tête qui maîtrise l’accélération et le freinage des véhicules qui le suivent, grâce à des technologies de pointe, explique Édouard Proust. Radars, GPS, systèmes de communication radio et autres technologies sont donc mis à profit pour détecter les obstacles, les voitures, les courbes et les changements de topographie.

Résultat : dans un convoi de deux à quatre véhicules, les camions se suivent à une distance d’à peine 20 m, même lorsqu’ils filent à 90 km/h. « Les camions peuvent rouler beaucoup plus près [les uns des autres] lorsqu’on enlève le délai de perception et de réaction humaine », poursuit l’ingénieur.

« Le temps de réaction humain varie de 1,5 à 2,5 secondes, selon les conditions de circulation et de visibilité », dit Dominique Dion, gestionnaire pour Transports Canada. Comme le système de communication permet un transfert d’information directement entre les véhicules, ce délai est réduit à environ 0,1 seconde, ce qui diminue de beaucoup le temps de réaction. »

Cabine d'un camion roulant en peloton
Durant le test, des camionneurs se trouvaient dans le véhicule suiveur. Mais c'est bien le chauffeur en tête qui contrôlait les deux camions. © Guillaume Roy

Au cours des prochaines années, les véhicules gagneront en autonomie grâce aux progrès de l’intelligence artificielle et « le camionneur en tête de peloton pourra également contrôler le pilotage des autres camions », ajoute-t-il.

Même en forêt?

L’intérêt des chercheurs de FPInnovations pour le camionnage en peloton est né lorsqu’ils ont appris que des confrères de l’Université d’Auburn, en Alabama, spécialistes des camions autonomes, menaient des tests sur route au Michigan. En collaboration avec Transports Canada, ils les ont approchés pour qu’ils viennent faire des essais de ce côté-ci de la frontière. Le plan : vérifier si la technologie mise au point par les chercheurs américains, conçue pour l’autoroute, peut aussi s’appliquer sur des chemins forestiers, explique Francis Charette, chercheur principal du projet Foresterie 4.0 pour FPInnovations.

L'équipe du projet Foresterie 4.0 de FPInnovations
L'équipe du projet Foresterie 4.0 de FPInnovations tout sourires à la fin du test. © Guillaume Roy

Avant de valider la technologie en forêt, les premiers tests de camionnage en peloton ont été réalisés sur des autoroutes, entre Blainville et Trois-Rivières. « Beaucoup d’essais sont faits pour comprendre cette technologie-là, accroître les connaissances et les intégrer aux transports au Canada », remarque Dominique Dion. En collaboration avec les provinces, Transports Canada « doit s’assurer que la technologie est au point avant d’autoriser sa mise en œuvre au pays », ajoute-t-il.

Au Québec, l’introduction du camionnage en peloton se fera d’abord sur les routes asphaltées, car les conditions sont beaucoup plus difficiles en forêt en raison de la poussière, des courbes prononcées et des pentes abruptes, explique Francis Charette. En parallèle, l’industrie pave la voie à l’arrivée des camions intelligents afin de réduire la consommation de carburant et de résoudre en partie le problème de pénurie de main-d’œuvre qui affecte l’industrie du camionnage. Une scierie a récemment dû fermer ses portes pour quelques semaines, faute de camionneurs, signale Jonathan Perron, directeur des opérations forestières chez Produits forestiers Résolu.

Réduire les gaz

Les émissions de gaz à effet de serre [GES] par les véhicules lourds ont généré environ 10 Mt d’équivalent CO2 en 2016, soit environ 13 % des émissions totales du Québec. Si la technique du camionnage en peloton était autorisée et déployée au Québec, elle contribuerait à diminuer ce lourd bilan, même s’il est pour l’instant difficile d’en évaluer le gain net.

Chose certaine, d’après l’inventaire québécois des émissions de GES en 2016, le secteur qui produisait le plus d’émissions au Québec est celui des transports (routier, aérien, maritime, ferroviaire et hors route) avec 33,8 Mt éq. CO2, soit environ 43 % des émissions totales. À lui seul, le transport routier représentait 80,1 % des émissions du secteur des transports, et 34,4 % des émissions totales de GES au Québec en 2016.

Chose certaine, « les tests menés sur une route forestière à Rivière-aux-Rats ont démontré que la technologie fonctionne, tout en soulevant des pistes d’amélioration du procédé », note Édouard Proust. « Notre technologie de circulation en peloton a déjà été appliquée avec succès sur les routes publiques, et je suis convaincu qu’elle peut s’appliquer aux activités forestières, affirme David Bevly, professeur de génie mécanique et directeur du laboratoire sur les GPS et la dynamique des véhicules à l’Université d’Auburn. La question est de savoir comment le faire. Ces essais vont nous aider à répondre à cette question. »

Pour Pierre Cormier, vice-président aux opérations forestières chez Produits forestiers Résolu, il est primordial de s’intéresser à ce type de technologie pour demeurer compétitif et remédier à la pénurie de main-d’œuvre dans le camionnage. « Quand on améliore notre productivité, on améliore automatiquement la consommation de carburant et on réduit l’impact des GES de nos activités, dit-il. Tout le monde y gagne. »

Ce projet démontrera aussi qu’il est possible d’accorder technologie, économie et réduction des gaz à effet de serre, surtout quand les acteurs travaillent ensemble… comme des camions qui circulent en peloton.

Camions en peloton 4min.